Être juif après Gaza: recensions et interviews
Esther Benbassa, Être juif après Gaza, Paris, CNRS Editions, 2009, 80 p., 4 €.
Libération du 9 octobre 2009
Ouest-France du 14 octobre 2009

Le Nouvel Observateur du 15 octobre 2009

L’Humanité du 16 octobre 2009

Esther Benbassa interviewée le 19 octobre 2009 sur www.affaires-strategiques.info (IRIS)
Esther Benbassa, directrice d’études à l’Ecole pratique des Hautes études à la Sorbonne et auteur de Etre juif après Gaza, répond aux questions de l’IRIS :
- Quel défi Gaza lance t-il aux Juifs ?
- Vous écrivez qu’en Israël le sionisme a laissé la place a la raison d’Etat. Pouvez-vous expliciter cela ?
- Quelles sont les premières réactions à votre livre que vous avez reçues ?
- Comment jugez-vous le travail des médias par rapport au conflit du Proche-Orient et ses répercussions en France ?
http://www.estherbenbassa.net/videos/etrejuifaudela.flv
Radio Aligre, 20 octobre 2009
Esther Benbassa est l’invitée de Vincent Lemire, à l’émission « Rembobinage« , de 17h à 17h30.
Pour écouter l’émission, cliquer ici.
Le Monde daté du 20 octobre 2009

Politis du 22 octobre 2009
Radio Orient, 25 et 26 octobre 2009
Al Maqha Al Sharqi : Emission du dimanche 25 octobre 2009
Rendez-vous hebdomadaire autour d’événements culturels : littéraires, artistiques, … avec Hoda Barakat.
Diffusion : Dimanche 25 octobre 2009 à 11H 30
Rediffusion : Lundi 26 octobre 2009 à 19H 30
Dans ce numéro, Hoda Barakat a abordé notamment Être juif après Gaza
Pour écouter l’émission (en arabe), cliquer ici
Signalé par La Presse nouvelle (magazine juif progressiste), n° 269, oct.-nov. 2009
Qantara, octobre 2009
Nonfiction.fr, 6 novembre 2009
Un livre salutaire, plus nécessaire que jamais
Résumé : Avec une extrême concision, l’auteure parvient, en une soixantaine de pages, à faire porter « une autre voix » sur les liens entre Israël et les Juifs de France
Dans Le siècle juif , Slezkine expliquait que le XXe siècle se caractérisait par une nouvelle forme d’humanisme défini par l’importance accordée à la culture, à la mobilité et, en somme, au cosmopolitisme. Il rapprochait cet humanisme du judaïsme et l’éditeur résumait de façon provocante le propos de l’ouvrage avec un bandeau « Pourquoi nous sommes tous devenus juifs ».Après le torrent de feu qui s’est abattu sur Gaza en décembre 2008 et janvier 2009, il serait délicat d’écrire que nous sommes tous devenus juifs. Affirmer que nous sommes tous gazaouis serait tout aussi inepte, mais pour d’autres raisons (qui renvoient aux critiques que l’on pouvait formuler au lendemain du 11 septembre 2001 lorsque Le Monde titrait « Nous sommes tous Américains »). Ce qui intéresse Esther Benbassa, historienne du judaïsme et intellectuelle engagée, c’est de prendre le prétexte de cette opération « plomb durci » pour questionner le rapport des Juifs français à Israël. En France, le président du CRIF, Conseil (soi-disant) représentatif des institutions juives de France, avait affirmé que 95% des Juifs de France soutenaient l’opération menée par l’armée israélienne. Esther Benbassa commence par expliquer ces propos fantaisistes, dans le cadre d’un chapitre introductif qui permet de replacer dans son histoire la « judaïcité » française, terme qu’elle emploi pour éviter « judaïsme », trop religieux. Elle explique comment les Juifs séfarades, souvent arrivés en France comme réfugiés à la fin de la guerre d’Algérie, nourrissent parfois un ressentiment vis-à-vis des Arabes jugés responsables de leur éviction. Les Juifs ashkénazes, de leur côté, ont imposé l’extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ( »l’Holocauste » selon le vocabulaire contestable de l’auteure) comme le pivot central de l’identité juive, tant et si bien que « chaque Israélien tué [et il y en a eu 13 pendant la guerre de Gaza] vient inéluctablement s’ajouter aux six millions de victimes du génocide, face à quoi le nombre de morts de l’autre camp, si important soit-il, paraît toujours dérisoire » . C’est en somme la concurrence des victimes : l’opposition entre les « victimes éternelles », les Juifs, et les « victimes au quotidien, les Palestiniens » .
Après avoir souligné les caractéristiques de l’histoire récente des Juifs en France, Esther Benbassa propose dans un second chapitre un petit détour aux États-Unis pour montrer le caractère contingent du soutien inconditionnel à Israël, lorsqu’il est indépendant de la politique menée. L’auteure se réfère notamment aux études du nouveau groupe de pression pour une paix au Moyen-Orient, Jstreet, qui concurrence peu à peu l’AIPAC . Même si ce chapitre ne fait qu’une dizaine de pages, les références placées dans les notes de bas de page réserveront des surprises à plus d’un, que ce soit sur l’origine de l’expression « Les Juifs à la mer » pendant la guerre des Six jours, ou sur la composition démographique, par nationalités, des migrants qui arrivent aujourd’hui en Israël.
On sent bien que chaque phrase a été relue avec précaution, surtout dans le chapitre suivant, qui traite de la situation en Israël, indépendamment du conflit avec les Palestiniens, et qui aborde le rôle que joue ce pays dans l’imaginaire des Juifs français. Il y est question des discriminations dont sont victimes les Bédouins et les homosexuels, et plus généralement de la violence qui règne dans le pays. Le quatrième chapitre aborde la guerre de Gaza et l’auteure parvient à relater les faits dans une certaine objectivité : d’abord les roquettes Qassam envoyées sur Israël puis, en guise de réponse, la guerre que l’on connaît (1166 morts palestiniens selon les sources militaires israéliennes), avec ses atrocités comme les bombes au phosphore (évoquées p. 64). Si l’historienne prend clairement parti contre cette guerre, on peut bien entendu regretter qu’elle ne précise pas ce qui aurait constitué à ses yeux une réponse éthiquement plus juste et « proportionnée ». De même, il y a des questions primordiales dans le conflit, comme le droit au retour des réfugiés palestiniens exilés en 1948 (et de leur descendance), ou la délicate question de l’eau, qui ne sont pas abordées. On ne saura pas non plus si Esther Benbassa penche pour un règlement du conflit avec la coexistence de deux Etats dans les frontières d’avant 1967 (elle cite « deux peuples » p. 34), ou, au contraire, si son choix la porte à envisager un unique État, démocratique et pluraliste. Ceci se comprend aisément, puisque c’est avant tout l’historienne du judaïsme qui écrit, se concentrant sur la place d’Israël dans l’identité juive en France.
Le cinquième et dernier chapitre dénonce ainsi « ‘l’autisme’ des Juifs de France » et force est de reconnaître que les arguments avancés au cours du livre semblent donner raison à l’auteure : « [l']offensive contre Gaza [a été le] prolongement d’une guerre coloniale, non d’une guerre de défense » . Souhaitons seulement que ce livre, modeste dans sa taille (et son prix), mais essentiel dans son propos, puisse trouver le plus large écho, dans la communauté juive bien sûr, mais aussi, plus largement, dans toute la société française.
Jérôme Segal – Pour lire l’article sur nonfiction.fr, cliquer ici
Télérama.fr, 13 novembre 2009
Esther Benbassa ou le malaise d’une juive un an après Gaza
Spécialiste de l’histoire du peuple juif installée en France, Esther Benbassa publie un petit livre poil à gratter, “Etre juif après Gaza”, presque un an après le début de l’offensive militaire israélienne. Elle s’interroge notamment sur le soutien à Israël de la communauté française et sur le comportement des médias, accusés de pratiquer l’autocensure.
En France, elle occupe la chaire historique du judaïsme fondée au XIXe siècle. Une chaire presque toujours détenue, avant elle, par des grands rabbins de France. Juive, sans être pratiquante, Esther Benbassa a grandi en Turquie jusqu’à l’adolescence, avant de rejoindre Israël, un pays qu’elle connaît bien. En France depuis trente ans, Esther Benbassa occupe une place originale dans le paysage intellectuel français. Tel un funambule, en équilibre au-dessus du champ de mines du débat israélo-palestinien, elle avance, sans peur et sans autocensure. Pas si fréquent. « Je ne veux pas être juive et rejeter Israël. Je ne veux pas non plus être juive et approuver cette guerre immorale que mène Israël. Ni sans Israël, ni avec Israël tel qu’il est aujourd’hui », écrit l’universitaire dans son opuscule Etre juif après Gaza (éditions du CNRS).
Dans ce petit texte nerveux, elle s’interroge sur le soutien inconditionnel d’une majorité de juifs de France à l’offensive israélienne de décembre 2008, qui avait fait près de 1400 morts palestiniens et 13 côté israélien. « La vraie religiosité des juifs d’aujourd’hui réside dans la sacralisation d’Israël et dans la ferveur qu’elle leur inspire », regrette l’universitaire qui préfère voir Israël comme une « réalité étatique », un pays ni pire ni meilleur qu’un autre : « Sans doute l’épreuve de l’Holocauste a-t-elle contribué à tisser les fils de cette “étrangeté” juive face au monde. Mais si, justement après l’Holocauste, il vaut de se battre pour rappeler ce que l’homme est capable de faire à l’autre homme, principe hautement éthique, Israël peut-il encore donner une telle leçon d’inhumanité ? Et le silence juif peut-il indéfiniment recouvrir ce qu’il fait endurer aux palestiniens ? »
Les voix des intellectuels critiques, en Israël, sont de moins en moins audibles. En France, Esther Benbassa assure que les médias « préfèrent s’autocensurer plutôt que de laisser la porte ouverte aux analyses négatives et risquer un procès pour antisémitisme, qui pourrait marquer d’une tache indélébile une carrière de journaliste ».
Espoirs de paix en fumée. Négociations au point mort. L’effet Obama n’a toujours pas donné de résultats au Proche Orient, malgré les attentes suscitées par son discours du Caire, en juin dernier. « Les Israéliens sont égarés par leur nationalisme, conclut l’universitaire. C’est ce nationalisme-là qui empêche les Israéliens d’aujourd’hui de voir la souffrance d’un autre peuple, les Palestiniens, dont l’itinéraire est pourtant si proche du leur (…). Comment des juifs dont les ancêtres ont vécu la persécution et la souffrance, l’exil et le rejet peuvent-ils accepter qu’un autre peuple, près d’eux, et sous leur férule, connaisse un sort similaire ? En devenant israéliens, ces juifs ont-ils été frappés d’amnésie jusqu’à oublier les principes premiers de l’éthique, socle de leur être juif ? »
Thierry Leclère – Pour lire l’article sur telerama.fr, cliquer ici
Idée@jour, 13 novembre 2009
Esther Benbassa et Elisabeth Roudinesco sont OK
Divisées en juin dans le conflit qui opposait le sociologue Vincent Geisser au CNRS, la directrice de recherche de l’Ecole Pratique des Hautes-Etudes et l’historienne de la psychanalyse à Paris VII tombent plutôt d’accord, dans leurs publications respectives, sur le statut d’Israël et de la judéité.
Bio-express. Esther Benbassa.Née à Istanbul le 27 mars 1950. Directrice d’études à la section sciences religieuses de l’EPHE. Directrice du Centre Alberto Benveniste d’études sépharades et d’histoire socio-culturelle des juifs.
Une question de tempérament. A ma gauche toute, EstherBenbassa. A ma gauche, Elisabeth Roudinesco. En mai et juin, elles avaient fourbi leurs armes et polémiqué publiquement au sujet du chercheur du CNRS Vincent Geisser, spécialiste de l’islam. Celui-ci s’était retrouvé devant un conseil de discipline pour avoir exprimé une opinion dans un mail privé contre le fonctionnaire chargé de la sécurisation du système informatique et des missions sensibles de l’organisme. Aucune sanction, ni tape sur la main pour le moment, si ce n’est une lettre très colère du directeur général du CNRS, Arnold Mingus, adressée au garnement. Mais pour Esther Benbassa surexposée en première ligne du soutien à Vincent Geisser, c’était la recherche qu’on cherchait, si ce n’est à abattre, à contrôler à travers ce fait-divers scientifique. Pour Elisabeth Roudinesco en revanche, ce Vincent Geisser était suspect d’islamofolie aveugle et n’était surtout pas le Voltaire moderne qui aurait mérité une grandiloquente pétition. Elle le fit savoir dans une tribune publiée par Libération. L’échange entre ces deux chercheuses fut vif, et dans la grande tradition du pouvoir intellectuel français, c’est à qui disqualifierait la première. Quelques vacances et une rentrée plus tard, Esther Benbassa et Elisabeth Roudinesco tombent à peu près d’accord sur le même sujet dans leurs publications respectives réfléchissant sur Israël et son devenir, mais aussi la judéité à l’heure de la mondialisation. Se sont-elles envoyées leurs oeuvres dédicacées ?
Comment être juif dans l’Israël de 2009 ?
Esther Benbassa publie « Etre juif après Gaza » (CNRS éditions). Un petit texte dense aux phrases polies et au ton plutôt modéré qui se demande « comment être juif après l’offensive israélienne contre Gaza » ? Elisabeth Roudinesco, elle, propose une réflexion psycho-historique dans « Retour sur la question juive » (Albin Michel), titre en hommage à Jean-Paul Sartre. A la fois exploration érudite, fragments autobiographiques et essai sans pathos, elle s’en prend aux abus de langage et aux postures d’intimidation, tant « l’antisémitisme reste la faute capitale » comme l’assure l’écrivain Maurice Blanchot en exergue du texte. L’accusation d’antisémite, comme celui de la pensée unique ou de la référence au fascisme à tout bout de champ, fait partie de la machine contemporaine à exclure l’interlocuteur ou écraser le débat.
« Juif universel », « juif de territoire »
Elle opère les distinctions de l’antijudaïsme qui traverse la chrétienté médiévale, celui des Lumières, d’un Voltaire et d’un Diderot qui fustigeaient en réalité l’obscurantisme religieux jusqu’à celui à celui à prétention scientifique du XIXe siècle, sans oublier « la haine de soi juive » théorisée au XVIIIe siècle par le théologien allemand Ephraim Lessing. Elle recense également tous les négationnismes de l’après-guerre, et notamment ceux qui s’ignorent comme le linguiste Noam Chomsky. Elle s’élève aussi contre les « procureurs »et autres « inquisiteurs » à petits pieds qui prétendent mettre à l’index tout ceux qu’ils considèrent, à tort et à travers, comme antisémites.
Bio-express. Elisabeth Roudinesco. Née à Paris, le 10 septembre 1944. Elle tient, depuis 1991, un séminaire sur l’histoire de la psychanalyse dans le cadre de l’École doctorale du département d’Histoire de l’Université Paris VII-Denis-Diderot (UFR de Géographie, Histoire, et Sciences de la Société, G.H.S.S.) et de l’École Pratique des Hautes Etudes.
Moins dense en informations qu’un ouvrage de Pierre-André Taguieff, moins inventif qu’Edgar Morin et sa « Condition juive » (le Seuil, 2007) qui fait ressortir l’image moderne du « judéo-gentil » (un juif universel, diasporique et acteur de la mondialisation), et s’interroge sur la judéité contemporaine au temps d’Israël, l’essai d’Elisabeth Roudinesco, plaide tout de même avec une belle conviction sur la nécessité d’une « judéité universelle inspirée des Lumières ». C’est que l’idée sioniste, conçue en 1900 par Theodor Herzl et Max Nordau comme une « décolonisation de soi », est venue bousculer l’édifice théorique de la question juive, distinguant le « juif universel » du « juif de territoire ». Elisabeth Roudinesco démêle les situations intellectuelles qui voudraient que la critique du sionisme soit considérée comme fatalement de l’antisionisme, mais aussi cet antisionisme qui finit par se superposer à l’antisémitisme. En 2009, « la judéité universelle » d’Elisabeth Roudinesco se trouve contrariée par l’extrême droit israélienne qui veut faire un état juif en réhabilitant le concept de la race, sous l’égide d’un dieu vengeur.
L’assèchement intellectuel du sionisme
C’est ici qu’Esther Benbassa reprend la main. « C’est parce que je suis une Juive sans Dieu qu’Israël fait partie de la religion que je n’ai pas, mais c’est aussi parce que j’y ai grandi que je tiens à son existence et ne puis donc qu’être critique », affirme t-elle. A ses yeux, l’offensive israélienne sur Gaza au début de cette année marque une rupture. » Les exactions d’Israël contre les Palestiniens n’ont évidemment pas commencé avec Gaza, mais là quelque chose de nouveau s’est passée » estime Esther Benbassa. A savoir ce qu’un juif peut admettre, avec l’histoire dont il est le dépositaire, et « ce qu’il ne peut que refuser s’il veut que son judaïsme reste une vision du monde empreinte d’humanité, donc d’universalité. » C’est pour cette raison qu’elle a soutenu cet été l’universitaire pacifiste Neve Gordon, mis en quarantaine de l’université Ben Gourion pour un article publié dans Los Angeles Time. A la suite du sociologue Georges Friedmann notant dès 1965, dans « La Fin du peuple juif ? » (Gallimard), la fracture au sein d’Israël entre Ashkénazes (juifs d’Europe centrale et orientale) et sépharades (ce « deuxième Israël » venu du Levant et d’Afrique du Nord), et la place de la religion dans un Etat démocratique, ce court texte de la chercheuse de l’EPHE, mais qui n’a pas le souffle court, décrit un pays qui additionne ses soldats actuels aux victimes de la Shoah, s’approprie une mémoire historique sans partage aucun, masque ses dissensions et ses fractures et surtout, « déshumanise l’Autre ».
Esther Benbassa, comme Elisabeth Roudinesco, redoutent l’assèchement intellectuel du sionisme et les impasses actuelles d’une société israélienne, sans oublier une communauté française recroquevillée sur elle-même. Elles sont moins radicales néanmoins que l’historien Shlomo Sand qui, dans son livre controversé et publié en France au début de l’année, Comment le peuple juif fut inventé (Fayard), récuse le fait que les juifs soient les descendants du peuple de David. Etat binational ? Confédération ? Pour l’instant, Esther Benbassa, comme nombre d’intellectuels de ces trente dernières années, voit surtout le salut d’Israël et le déblocage des mentalités par une « action énergique des Etats-Unis et de quelques autres puissances qui ne portent pas le poids de la culpabilité du génocide », sans oublier l’appui sans réserve des diasporas juives.
Emmanuel Lemieux – Pour lire l’article sur idee-jour.fr, cliquer ici.
Le Quotidien du médecin du 17 novembre 2009
Oumma.com, 17 novembre 2009
Comment être juif après Gaza ? Le cri de colère d’Esther Benbassa
C’est incontestablement l’un des meilleurs livres parus cette année. Très court, mais très corsé et très courageux. Dans « Etre juif après Gaza », l’intellectuelle Esther Benbassa se demande jusqu’à quand la grande majorité des juifs de France va-t-elle continuer à cautionner les yeux fermés tous les actes d’Israël ? Même les plus odieux, comme les bombes au phosphore déversées sur Gaza.
Curieusement, il est presque difficile de faire une synthèse de ce petit ouvrage de 74 pages. Tant chaque mot est pesé. Ce n’est absolument pas en pamphlet, avec son pesant d’exagération, de provocation. C’est simplement un cri, un cri de rage ou de colère d’une Française qui se présente ainsi : « C’est parce que je suis une Juive sans Dieu qu’Israël fait partie de la religion que je n’ai pas, mais c’est aussi parce que j’y ai grandi que je tiens à son existence et ne puis donc qu’être critique ».
Née à Istanbul, Esther Benbassa a fait des études supérieures en Israël, à l’université de Tel-Aviv, puis en France, à Paris. A l’Ecole pratique des hautes études (EPHE), elle occupe une chaire du judaïsme moderne et contemporain. On lui doit notamment une « Histoire des Juifs de France » et « La souffrance comme identité ».
Le persécuté devient persécuteur
Que dit-elle ? Que les Israéliens sont « égarés » par leur nationalisme. Un nationalisme que redoutait déjà un Juif en 1917, instituteur à Ispahan. « Le premier usage de leur liberté que font les peuples nouvellement délivrés du joug est de persécuter les éléments étrangers se trouvant parmi eux, et que la tyrannie qu’ils exercent est en fonction directe de celle qu’ils ont supportée », écrivait cet instituteur au début du siècle dernier.
Une attitude qui n’est pas propre aux Juifs. Qu’ont fait les esclaves libérés aux Etats-Unis et renvoyés en Afrique pour créer le Liberia ? Ils ont aussitôt opprimé leurs frères africains… « En devenant israéliens, ces Juifs ont-ils été frappés d’amnésie jusqu’à oublier les principes premiers de l’éthique, socle de leur être juif ? », s’interroge Ester Benbassa dans « Etre juif après Gaza » (*). Comment des Juifs, dont les parents ont vécu la persécution, la souffrance, peuvent-ils tolérer qu’un autre peuple, les Palestiniens, connaisse un sort similaire ?
Passer de victime à bourreau
Si l’expression n’était pas galvaudée, on dirait que l’intervention de l’armée israélienne sur Gaza en décembre 2008 et janvier 2009, est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Comment tolérer une opération qui a tué entre 1 166 et 1 417 personnes, en majorité des civils (contre 13 Israéliens) ? qui a provoqué la coupure de 75 % de l’électricité de la bande de Gaza, qui a privé un demi million de Gazaouis d’accéder à l’eau courante ? Pour l’intellectuelle, cette offensive contre Gaza s’apparente bien davantage à une guerre coloniale qu’à une guerre de défense. Comment justifier l’utilisation de bombes au phosphore, qui provoquent sur les corps des dégâts irréparables, en violation du droit humanitaire ?
« Gaza, c’est un nouveau mur qui s’élève en diaspora, celui de l’impossible communication entre les Juifs et leur entourage, qui ne peut plus comprendre leur excessive tolérance à l’endroit d’Israël », lance Esther Benbassa, qui ne veut pas « être juive et rejeter Israël. Je ne veux pas non plus être juive et approuver cette guerre immorale que mène Israël ».
Si la diaspora se détournait…
C’est l’un des aspects les plus originaux brièvement abordé dans cet ouvrage : par ses excès, Israël ne va-t-il pas se couper petit à petit des Juifs du reste du monde, devenus de moins en moins autistes ? Selon un chiffre lancé par le président du Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France), 95 % des Juifs de l’Hexagone aurait approuvé l’intervention israélienne dans la bande de Gaza. Esther Benbassa constate qu’aux Etats-Unis, les Juifs américains, que l’on imagine encore plus pro-israéliens, n’étaient que 75 % en mars 2009.
Chiffre encore plus significatif, 69 % des Juifs américains « soutiendraient sans réserve les efforts de leur pays pour aboutir à un accord de paix associant un gouvernement d’unité nationale, réunissant le Hamas et l’Autorité palestinienne ». Il n’est pas non plus inintéressant de souligner qu’Israël affiche un solde migratoire proche de zéro, ceux qui partent étant pratiquement aussi nombreux que ceux qui arrivent. Vu l’état de guerre perpétuel, Israël n’apparaîtrait plus forcément comme la terre promise aux yeux de la diaspora.
Ian Hamel – Pour lire l’article sur Oumma.com, cliquer ici.
Mediapart, 22 novembre 2009
«Comment être juif après l’offensive israélienne contre Gaza ? Mais peut-on cesser d’être juif ?» Directrice d’études à l’École pratique des hautes études, Esther Benbassa est aussi l’auteur, parmi de nombreux ouvrages, d’Etre juif après Gaza, paru au début de l’automne. Moins d’un an après l’offensive israélienne qui fît 1400 victimes palestiniennes, dont au moins 700 civiles, l’intellectuelle franco-israélienne s’interroge : Quel est le rôle d’un Juif de la diaspora aujourd’hui? Le fait d’être Juif ne convie-t-il pas à une certaine «éthique», au regard de l’histoire et de la souffrance passée? Israël est-il condamné à s’enfermer dans un autisme caractéristique des «nationalismes qui ont mal tournés»? «Juif, nous dit Esther Benbassa, en tout état de cause, probablement le reste-t-on, si du moins être juif relève d’abord d’une posture fondatrice, celle du regard constant porté sur soi et sur autrui pour établir invariablement la balance entre soi et le monde. À ce Juif-là, Gaza, de toute évidence, lance plus d’un défi.» Entretien.
Esther Benbassa, pourquoi poser la question des Juifs après Gaza, et non pas simplement des Israéliens, alors même que, selon vous, de plus en plus de juifs de France et des États-Unis se détournent d’Israël ?
Ce n’est pas en tant qu’Israélienne que j’ai fait ce livre, même si je possède la nationalité. C’est en tant que juive. Et aujourd’hui, pour beaucoup de Juifs, le judaïsme en occident n’est pas envisageable sans identification à Israël. C’est devenu un marqueur identitaire. Et c’est un vrai problème. Aujourd’hui, ce judaïsme ne se définie que par Israël et l’histoire de la Shoah qu’il partage.
Or, sans la diaspora, Israël n’existe pas non plus. Le soutien, politique et financier de la diaspora est très important pour Israël, ce qui est amusant si on se souvient qu’au début de son histoire, le sionisme a en quelque sorte malmené le Juif de la diaspora, qui n’avait pas choisi «la voie du salut», celle de l’émigration en terre sainte. Il y avait d’ailleurs, au début de la création de l’Etat, des affiches montrant une caricature du Juif de la diaspora, malingre, pâle, faible, opposé au nouveau Juif d’Israël, fort, élancé, beau, qui avait profité du soleil et surtout qui travaillait la terre. Cela ressemblait étrangement aux codes d’autres nationalismes qui ont mal tourné.
Aujourd’hui évidemment, comme Israël dépend d’eux, les Juifs de la diaspora sont plutôt bien vus.
Mais la majorité des Juifs de la diaspora n’existent, en tant que Juifs, que par rapport à Israël, qui représente un «lieu de survie», de protection. C’est un investissement dans sa sécurité pour que les Juifs, dans des temps durs, puissent avoir un endroit où aller.
C’est donc un lien très compliqué, d’autant que la majorité des juifs qui soutiennent Israël ne sont pas pratiquants. Et, de fait, ceux qui critiquent Israël sont très peu nombreux.
C’est dans cette perspective que j’ai voulu montrer mon propre désarroi en tant que juive, qui est favorable à l’existence de l’Etat d’Israël, même si je le critique. Comment serais-je juive aujourd’hui à côté de cet Israël qui a commis ces crimes de guerre ? Je pense donc vraiment qu’il y a un tournant : les Juifs en diaspora ne pourront plus l’être comme avant.
Pourquoi Gaza serait-il un tournant ? Israël a été régulièrement impliqué dans des conflits depuis sa création. Conflits qui ont fait de nombreuses victimes civiles…
Il s’est certes passé des choses terribles avant Gaza, qui est un «aboutissement», si on peut dire, et certainement pas un début. Mais quelque chose s’est passé, dans le sens où les images qui ont défilé sur Internet ou à la télévision étaient terriblement choquantes, insupportables. Israël a perdu la guerre de l’information. Je ne crois pas qu’il y ait eu jadis un tel changement dans la perception d’Israël par l’opinion publique. Les gens ont été bouleversés parce ce qu’ils ont vu.
A l’inverse, j’étais en Israël pendant Gaza, et à la télévision israélienne, on ne voyait pas grand-chose…Je suis arrivée à Tel-Aviv le 24 décembre, et même à partir du 27, quand l’offensive a débuté à Gaza, c’était comme s’il ne se passait rien. On ne parlait pas beaucoup de la guerre. Les gens continuaient à vivre comme d’habitude. À la télévision, on voyait les interviews des habitants de Sderot, qui subissait les roquettes du Hamas, qui avaient quelques tuiles cassées…. mais les habitants de Gaza, on n’en parlait pas, ils n’existaient pas.
Et quand je suis rentrée en France, j’ai été impressionnée par ce que les gens avaient ressenti ici, par ce décalage, par cet autisme israélien. Et je me suis demandé s’il n’était pas temps, pour les Juifs de la diaspora, de dire non à Israël, et ne plus soutenir tout ce qu’Israël fait. Parce que ce n’est plus possible.
L’histoire que nous, les Juifs, avons derrière nous, cette histoire nous convie à une certaine éthique, face à ceux qui sont opprimés, colonisés, maltraités. Nous sommes dans l’obligation de suivre cette éthique, qui est en quelque sorte la genèse de ce livre.
Israël, c’est un nationalisme qui a mal tourné, pour reprendre votre expression?
Je crois que les Juifs n’étaient pas faits pour le nationalisme. À force de vivre en diaspora, d’avoir même presque oublié le souvenir d’un Etat hébreu dans l’Antiquité, ils ne connaissaient pas le nationalisme. Au XIXe siècle, le sionisme, projet autant européen que juif, est une réponse au nationalisme. Sauf que jusque-là, les Juifs n’avaient pas cette habitude. Je cite d’ailleurs une correspondance d’un instituteur de l’alliance israélite universelle qui écrit que, du fait des souffrances que les Juifs ont subi à cause des nationalismes, s’ils devenaient nationalistes eux-mêmes, ils deviendraient les pires nationalistes. C’est vrai, car en Israël aujourd’hui, il y a une sorte de zèle, comme s’il fallait avoir un nationalisme encore plus ravageur que les autres, qui ont quand même fait beaucoup de mal : on connaît l’histoire du XXe siècle, quand même…
On ne peut pas nier que ce qui se passe aujourd’hui en Israël est une dérive du nationalisme. D’autant que la création de l’Etat d’Israël n’est pas liée à la Shoah : s’il n’y n’avait pas eu le sionisme avant, il n’y a aurait jamais eu d’Etat. Le génocide a hâté sa fondation, mais Israël est davantage issu d’un long parcours.
Bref, il faut le dire : on n’a pas le droit en tant que Juifs de soutenir ce qu’Israël fait subir aux Palestiniens. J’ai encore été très choquée quand j’ai lu qu’Israël s’opposerait à l’indépendance des Palestiniens s’ils la proclamaient devant l’ONU. Car pour l’heure, il n’y a plus d’autre issue.
Au-delà de l’opposition Juif/Arabe, Israéliens/Palestiniens, votre livre l’accent sur l’opposition entre les Juifs eux-mêmes, entre ceux que l’on appelle les Séfarades et les Ashkénazes, conflit qui selon vous a façonné l’Etat d’Israël tel qu’il est aujourd’hui, et la relation qu’il entretient avec la diaspora.
Avec ce livre, j’ai voulu expliquer pourquoi Israël continue d’être massivement soutenu par les Juifs en France. Le judaïsme français est constitué à 70% de Juifs venus du Maghreb. L’histoire de ces Juifs en terre d’islam a été infiniment moins tragique que celles des Juifs en terre chrétienne. Toutefois, lorsqu’ils sont partis, ils l’ont été contraints et forcés parce qu’ils n’avaient pas fait partie des mouvements d’indépendance. En Algérie, les Juifs qui étaient devenus Français par le décret Crémieux en 1870, sont partis avec le retrait des colons.
Les Juifs marocains et tunisiens sont majoritairement partis en Israël, les Juifs algériens en France. Ces Juifs ont donc quitté le Maghreb porteurs d’un contentieux avec les Arabes. À ce contentieux s’ajoute l’impossibilité pour ces Juifs de parler de leur exil. Car, quand ils sont arrivés en France, ils ont découvert un judaïsme qui avait été très marqué par la Shoah. Et lorsqu’ils sont arrivés en Israël, on les a considérés comme n’ayant pas fait partie du mouvement sionisme, n’ayant pas contribué à l’élaboration de cet Etat. Ce qui était faux, même s’ils n’avaient pas été aussi actifs que les Juifs d’Europe de l’est. En gros, on les considérait comme des primitifs, qui avaient des mœurs très barbares. Leurs métiers n’étaient pas considérés comme honorables. Et inconsciemment, étant donné qu’ils n’avaient pas connu la Shoah, ils n’étaient pas considérés comme des vrais Juifs. En France, on les appelait les «noirs», «schwarze» en Yiddish. Ces Juifs, pour devenir Juifs aux yeux des autres, ont dû passer par le partage de l’histoire de la Shoah.
En Israël, ces Juifs ont transféré leur contentieux sur les élites ashkénazes du Parti travailliste, qui les ont humiliés, les laissant dans des tentes pendant des années, avant de les ghettoïser dans des «villes de développement», où seul le chômage se développe. Ces Juifs ont donc voté pour la droite, et porté le Likoud au pouvoir en 1977. Pour expulser leur passé en terre d’islam, pour expulser cette arabité vers laquelle les ashkénazes les renvoyaient systématiquement, les Juifs émigrés d’Afrique du nord se sont opposés d’autant plus fortement aux Arabes eux-mêmes. Et le fort soutien des Juifs français à Israël provient encore aujourd’hui très massivement de ce contentieux qui ne s’est jamais réglé. C’est aussi pour cela que le judaïsme français n’agit pas de la même façon que le judaïsme américain.
On en revient à la thématique de votre précédent livre, la souffrance comme identité.
La souffrance fait aujourd’hui partie intégrante de l’identité juive. Depuis la Bible, la mémoire de la souffrance était la toile qui permettait aux Juifs de se définir comme un groupe. Cette souffrance était d’ailleurs ritualisée, à des moments précis de l’année, pour être évacuée par la prière. Au XIXe, cette souffrance ritualisée dans la prière a émergé pour devenir une identité. Et les historiens ont commencé à bâtir cette identité sur la souffrance. C’est alors que l’on commence à écrire ce que l’on appelle l’histoire séculaire de Juifs. C’est ce qu’un grand historien a appelé, dans les années 1920, «l’histoire lacrymale des Juifs». La Shoah est ensuite passée par là. Et l’on a regardé toute l’histoire des Juifs avec les yeux de ceux qui avaient subi le génocide. Mais souffrir ne rend pas meilleur. Et la souffrance des Juifs les empêche aujourd’hui de percevoir celle des autres. C’est tout le problème.
Pierre Puchot – Pour lire l’article sur Mediapart, lequel comporte également un bref document audio, cliquer ici.
L’Humanité du 23 novembre 2009
On peut également lire cet interview sur humanite.fr, en cliquant ici.
Fréquence protestante, 24 novembre 2009
Esther Benbassa est l’invitée de Jacques Fischer, à l’émission « Midi-Magazine », de 12h05 à 13h. Pour écouter l’émission, cliquer ici.
RTBF, 25 novembre 2009
Esther Benbassa est interviewée par Istvan Felkaï. Pour écouter l’entretien, cliquer ici.
La Marseillaise du 28 novembre 2009
La Quinzaine littéraire, 1-15 décembre 2009
Points critiques (mensuel de l’Union des progressistes juifs de Belgique), décembre 2009
Esprit, décembre 2009
L’Ours (mensuel socialiste de critique littéraire, culturelle artistique), décembre 2009
Les juifs de France et Israël
L’offensive « Plomb durci », menée par l’armée israélienne fin 2008/début 2009, pose avec une acuité nouvelle des questions déjà anciennes : qu’est-ce qu’être juif ? Et surtout, comment l’être aujourd’hui ? Si ce n’est pas sur la religion, sur quoi un Juif fonde-t-il son appartenance ? Sur une histoire appropriée qui, le plus souvent, renvoie à celle du génocide ? Comment définir l’attitude de nombreux Juifs à l’égard d’Israël et des Palestiniens ?
La réponse à cette dernière question se trouve, selon Esther Benbassa, dans les transformations sociales vécues par Israël puis par celles vécues par les Juifs en France le rapport que la majorité de ces derniers entretiennent aujourd’hui avec Israël s’explique très largement par ces transformations.
LES JUIFS FRANÇAIS ET ISRAËL
Au départ, un constat jusqu’à la fin des années 1950, le souvenir du génocide n’eut qu’une place secondaire chez les Juifs d’Afrique du Nord. Contraints par la décolonisation au départ en France ou en Israël, ils furent d’abord traités dans ce dernier pays comme des citoyens de seconde zone. En effet, ils n’avaient pas participé aux grandes heures de l’épopée sioniste et de plus, ils avaient été peu touchés par le génocide. Considérés initialement comme des « Arabes » en Israël, ils firent tout pour se débarrasser de cette image. Ils commencèrent alors à former ce que l’on appela le « second Israël », jusqu’à ce que la victoire historique de la droite, en 1977, sur la gauche travailliste leur permette de prendre leur revanche sur cette dernière qui, principalement composée par des ashkénazes, s’était montrée arrogante et paternaliste à leur égard. Désormais, à l’exception des années 1992- 1996, marquées par une avancée vers la paix mais qui fut brisée nette par l’assassinat d’Isaac Rabbin en 1995, ce furent les gouvernements de droite ou dominés par elle et soutenus par ces Juifs venus d’Afrique du Nord qui prirent le relais de la gauche travailliste dans la colonisation des territoires palestiniens et qui ont mené la récente offensive à Gaza. Cette offensive a été très largement soutenue aussi par la « judaïcité » française, pour reprendre le terme utilisé par Esther Benbassa.
En France aussi, les Juifs venus d’Afrique du Nord sont devenus majoritaires face aux ashkénazes. Ils conservent en eux la blessure de leur exil d’Afrique du Nord qui, face au souvenir du génocide toujours plus présent, a peu compté en France. Pour ces raisons, Israël fait aujourd’hui partie intégrante de l’identité de la majorité des Juifs français. Le souvenir qu’ils ont du traumatisme de leur départ d’Afrique du Nord se conjugue avec la menace que représentent pour eux les pays arabes ligués contre Israël. Cette menace les inquiète d’autant plus qu’elle les renvoie à l’expérience traumatisante qu’ils ont vécue dans les années 1960. II y a sur ce plan une spécificité française car si le poids du souvenir du génocide pèse pour beaucoup dans le soutien de nombreux Juifs français à Israël, il n’en est pas de même aux USA. Aussi, le lien entre les Juifs américains et Israël est beaucoup plus distendu. A l’inverse pour Esther Benbassa, aujourd’hui en France, « la vraie religiosité des Juifs d’aujourd’hui réside dans la sacralisation d’Israël et dans la ferveur qu’elle leur inspire » On comprend mieux dans ces conditions que le conflit israélo-palestinien, le plus ancien existant actuellement, chargé du poids immense du génocide, suscite des passions et des polémiques de toutes sortes, favorisées en outre par une couverture médiatique intense. II n’en est pas de même pour d’autres conflits pourtant fort meurtriers, qu’il s’agisse de l’Algérie au tournant des années 1990 ou de la Tchétchénie, etc. , cette liste pourrait facilement être allongée. Ce lourd passé explique que toute critique portée à la politique de l’État d’Israël est le plus souvent considérée aujourd’hui par la majorité des Juifs français comme une menace pour son existence. À tort ou à raison, Israël n’est pas un pays pire ou meilleur que les autres mais l’admiration ou le rejet qu’il suscite sont d’une nature particulière. Ce point est essentiel.
COMMENT CRITIQUER LA POLITIQUE D’ISRAËL?
En effet toute critique de la politique d’Israël émanant d’un non Juif est considérée aussitôt comme suspecte. Utilisant une image saisissante, Esther Benbassa estime que traiter Israël comme « un enfant gâté » à qui l’on passe toutes les fautes – la dernière étant l’opération Plomb durci – ne peut que conduire à la longue à le desservir profondément. Un tel comportement risque d’aboutir à ce que « demain, les Juifs, tout simplement s’en désintéressent, comme le font déjà aujourd’hui les jeunes juifs américains ». Sans idéaliser en quoi que ce soit les Palestiniens qui sont loin de constituer un bloc homogène et dont certaines composantes n’hésitent pas à user du terrorisme, le suivisme à l’égard d’Israël n’aide nullement ce pays. Pour Esther Benbassa, les Israéliens sont égarés par le nationalisme, ce qui les empêche de prendre en considération les souffrances du peuple palestinien, comme l’a montre l’opération Plomb durci. De plus, menée non sans arrière-pensées électorales — chaque parti pensait que la « fermeté » face aux Palestiniens serait payante pour lui aux prochaines élections — cette opération a encore repoussé les perspectives de paix. Elle n’a profité ni au centre ni a la gauche. Israël est aujourd’hui doté du gouvernement situé politiquement le plus à droite de toute son histoire. Or, si on veut aboutir à la paix, il faudra bien négocier, même si une telle négociation ne va pas de soi. Le Fatah qui ne reconnaissait pas hier l’existence d’Israël a choisi le réalisme politique et il est devenu un partenaire des négociations. Pourquoi le Hamas ne s’engagerait-il pas non plus dans la même voie ? Esther Benbassa revendique le droit de raison garder et de pouvoir critiquer la politique d’Israël, comme celle de n’importe quel autre État, et ce dans le propre intérêt d’Israël. Cet acte courageux sera-t-il entendu ? Quoi qu’il en soit, il faut lire ce petit livre très dense sur une question décisive qui nous concerne tous.
Michel Dreyfus
La Libre Belgique, 9 décembre 2009
Israël, « un pays sacralisé »
par Sabine Verhest
Dès lors, « il fallait tout faire, quitte à faire subir ce qu’on a fait subir aux Palestiniens, pour que l’Holocauste ne se reproduise pas. Israël a été sacralisé dans un même mouvement. Chaque soldat mort s’ajoute aux six millions de victimes de l’Holocauste. Les politiciens du Likoud ont repris la phrase d’Abba Eban (NdlR : ancien chef de la diplomatie travailliste), qui disait que rendre les territoires occupés en 1967 serait revenir aux frontières d’Auschwitz, associant ainsi le conflit israélo-palestinien à l’héritage du génocide ». Alors « comment faire du chemin avec cet Israël-là ? », s’interroge Esther Benbassa dans son livre. « Comment vivre sa judéité à l’ombre d’un Israël qui se pense « moral » de toute éternité et qui argue des souffrances qui s’abattirent sur les juifs pour que nul n’ose lui reprocher le sort qu’il fait aux Palestiniens ? » Elle soupire : « La souffrance n’a jamais rendu meilleur. » « Je ne sais pas pourquoi les Israéliens seraient de meilleurs nationalistes que d’autres La souffrance et les leçons de l’histoire ne sont pas retenues. » Aujourd’hui, l’intellectuelle se dit « désespérée ». Comme la Palestinienne Leila Shahid avec laquelle elle déjeune parfois. « D’aucun côté je ne vois de vraies personnalités charismatiques, qui ont une force de persuasion pour changer les choses. On se dirige de plus en plus vers l’impasse. Sans une vraie politique concertée américaine et européenne, rien ne changera. »
France 2, 11 décembre 2009
Esther Benbassa est l’invitée de Franz-Olivier Giesbert sur le plateau de Vous aurez le dernier mot. Pour accéder au site de l’émission, cliquer ici.
TV5 Monde, 15 décembre 2009
Esther Benbassa est l’invitée de Mohamed Kaci au Journal de 6h.
Témoignage chrétien, 17 décembre 2009
Proche-Orient. Savoir dire non.
Comment rester juif après la guerre contre Gaza de l’hiver 2008 ? C’est la question troublante posée par Esther Benbassa, directrice d’études à l’École pratique des hautes études. « L’Etat hébreu, dit-elle, a franchi la ligne de démarcation entre ce qu’un juif, avec l’histoire dont il est dépositaire, peut admettre et ce qu’il ne peut que refuser. » L’auteur d’Être juif après Gaza attribue, entre autres, la justification de cette guerre à la tendance à faire de la Shoah le pivot central de l’identité juive. Cette victimisation exclut la compréhension de la souffrance des Palestiniens. Esther Benbassa pense que sa judéité « relève d’abord d’une posture fondatrice, celle du regard constant porte sur soi et sur autrui pour établir invariablement la balance entre soi et le monde. »
H. L.
L’Express, 17 décembre 2009
Le Soir, 24 décembre 2009
« Israël est devenu un pays non éthique »
L’invitée: Esther Benbassa
Pour l’intellectuelle parisienne, ce qui arriva à Gaza l’hiver dernier n’est pas une surprise. Mais elle croit à un sursaut.
Les événements de Gaza, l’hiver dernier, n’ont pas manqué, par le caractère extrême de leur violence, de susciter de vifs sentiments de malaise. Dans la communauté juive de la diaspora aussi, des sentiments proches du trouble, parfois, ont été notés par rapport à ce que d’aucuns ont décrit comme une attaque israélienne « disproportionnée » contre le Hamas dans la bande de Gaza. Parmi ces voix-là, Esther Benbassa, née en Israël, a choisi de s’exprimer dans un petit opuscule, Etre juif après Gaza. Nous l’avons rencontrée lors d’un récent déplacement à Bruxelles.
Vous écrivez sur le ton du reproche que « la vraie religion des Juifs est devenue la sacralisation d’Israël »…
Je parle des Juifs de la diaspora pour qui être juifs aujourd’hui passe par un partage de l’histoire de la Shoah et la sacralisation d’Israël. Les deux vont ensemble. Car Israël est considéré comme une sorte de rédemption de cette catastrophe. Israël a suivi le même itinéraire : la Shoah a été sacralisée, est devenue une sorte de religion. Mais cela a pris du temps : cette sacralisation ne date pas de 1948, elle est bien plus tardive.
Le procès du nazi Eichmann au début des années 60, en Israël, fut sans doute décisif…
Oui, car à partir de ce moment on a mis en avant les témoins, qui sont devenus les porteurs du message. Les héros de la guerre d’indépendance avaient toujours été portés aux nues jusque-là, alors que les survivants de la Shoah étaient ceux qui avaient perdu. Il y avait cette phrase, « Ils se sont laissés mener comme des moutons à l’abattoir », du poète Abba Kovner. Après le procès Eichmann et la grande place accordée de plus en plus dans l’idéologie israélienne à la Shoah, il y a eu une sorte de retrouvailles avec le Juif de la diaspora par le partage de la Shoah. On a lié cela à la guerre des Six-Jours et à l’occupation des territoires : au lendemain de cette guerre, un homme comme Abba Eban, de gauche, dit « Rendre les territoires, c’est revenir aux frontières d’Auschwitz ». Cette phrase va être reprise par la droite. Et, désormais, la Shoah deviendra le message envoyé à la diaspora, et ce message sera lié directement à Israël : pour qu’il n’y ait plus une nouvelle Shoah, il faut qu’Israël soit sécurisé et la sécurité passe par une résistance aux Palestiniens. C’est devenu un Israël non éthique. Dans l’imaginaire mondial, cet Etat était une sorte de pays pour les survivants (même si le sionisme a précédé la Shoah), or il devenait un pays non seulement conquérant mais qui s’installait dans des territoires dont il n’avait pas besoin. Et là, je crois, quelque chose d’énorme s’est passé.
Moi qui ai grandi en Israël, j’ai longtemps entendu des jeunes gens, au kibboutz ou ailleurs, qui me disaient « C’est quoi être juif ? ». Ceux-là, maintenant, sont parfois devenus des Juifs orthodoxes ! Les Israéliens ont donc renoué avec leur judaïsme et ils ont commencé à partager l’histoire des victimes de la diaspora. Israël devenait le pays des victimes, mais aussi le pays qui risquait à chaque moment de revivre la catastrophe de l’Holocauste. On voit un cheminement important qui va créer cette perception que les Israéliens ont d’euxmêmes, pas tous certes. En plus, ils sont « victimes » des Palestiniens. Chaque soldat israélien qui meurt au champ de bataille s’ajoute aux six millions de victimes de la Shoah. Le partage de l’expérience de la Shoah et Israël font corps.
Vous écrivez aussi que les Israéliens se sont égarés par leur nationalisme, qu’ils en oublieraient l’éthique juive…
Les Juifs créent un nationalisme, le sionisme, en plein mouvement nationaliste en Europe, au XIXe siècle. Mais le nationalisme n’est pas dans leur mentalité, vu leur histoire en diaspora. Je cite dans le livre une phrase d’un instituteur de l’Alliance israélite universelle bien avant Israël, qui s’inquiétait en disant que si les Juifs devenaient nationalistes peut-être feraient-ils preuve de trop de zèle, comme les nouveaux convertis. Les Israéliens, eux, ont fabriqué un nationalisme qui n’est pas meilleur que les autres, ni pire. Mais ce nationalisme a éloigné les Israéliens de leur histoire. L’Etat d’Israël aurait dû rester dans ses frontières, il est devenu un Etat conquérant et avec une conquête de type colonial. Là, je crois qu’il y a eu annulation de l’expérience historique des Juifs.
C’est cette expérience qui a guidé les Juifs à l’heure de la modernité. Regardez ces Juifs qui avaient participé massivement aux mouvements marxistes, aux mouvements socialisants, ils voulaient changer le monde ! Et changer leur condition. Ils défilaient avec les Noirs en Amérique, même des rabbins, pour le droit de vote ; ces Juifs-là ont disparu, c’est cela le nationalisme. Aujourd’hui, le nationalisme israélien, aussi bien en Israël qu’en diaspora, fait que d’abord la plupart des intellectuels sont retournés à « la tribu », ce qui est très mauvais, car cela donne un judaïsme non universaliste, hélas ! Ensuite, ce nationalisme a effacé des siècles d’expérience qui aurait pu aider à voir le problème autrement.
Jusqu’à Gaza, dites-vous…
Ce qui est arrivé à Gaza l’hiver dernier, eh bien ! ce n’est pas une surprise. Quelque part, c’est la dérive de cette compromission avec l’Histoire. Il y a eu compromission avec sa propre éthique. On a renoué avec la « victimité » évoquée plus haut… Vous savez, les victimes pensent qu’elles ont toujours raison, ce n’est pas propre aux Israéliens – les Palestiniens pensent cela aussi. Je ne me fais pas d’illusions. Je ne suis pas là à soutenir les Palestiniens coûte que coûte ou à justifier l’envoi de roquettes ou le terrorisme. Mais je veux balayer devant ma porte d’abord. Je pense ce qui se passe en tant que juive.
Aujourd’hui, nous voilà dans l’impasse, des deux côtés. Du côté israélien et juif, c’est l’aveuglement, le soutien inconditionnel à Israël – même si on ne peut mettre tout le monde dans le même sac et qu’il existe des exceptions. Le tout couronné par une guerre des médias perdue par Israël. Et une opinion publique bouleversée par les événements de Gaza, mais un bouleversement qui n’a abouti à rien. De ce traumatisme des images aurait pu naître quelque chose, une dynamique politique qui aurait fait que l’Europe et les Etats-Unis, ensemble, auraient changé les choses. Mais l’Europe vit dans la culpabilité de l’Holocauste, on ne peut pas en attendre grand-chose, et les Etats-Unis sont là où ils sont, à savoir dans des considérations électorales, dans des considérations de groupes de pression.
Mais, tout de même, il y a quelque chose qui bouge ! Je ne sais pas si c’est lié à un éveil éthique mais aux Etats-Unis, quelque chose bouge. Plus de 60 % des jeunes Juifs de moins de 35 ans non religieux ne seraient pas choqués par la disparition d’Israël, c’est une enquête commandée par « J Street » (un nouveau lobby juif américain pour la paix au Proche-Orient, NDLR). Le message était en fait que le poids de ce que ces jeunes supportaient comme critiques était trop élevé, le soutien à Israël, l’existence d’Israël posait trop de problèmes dans la société dans laquelle ils vivent. Une idée prend forme : si Israël ne rectifie pas son comportement à l’endroit des Palestiniens, ne trouve pas de solution, un jour, à moyen terme, les Juifs de la diaspora commenceront à s’éloigner d’Israël pour ne pas compromettre leur quotidien. Or la diaspora est un élément très important pour Israël, qui existe aussi avec son soutien moral, politique et économique.
Ce serait le poids du blâme qui les éloignerait ?
Oui, le poids des critiques. La crainte d’être confondus, quelque part, avec les Israéliens. Alors je me dis, comme la tendance vient en général des Etats-Unis, la diaspora, en ce compris les groupes de pression qui souvent suivent la base, prendrait l’initiative de critiquer un peu Israël, de laisser la société civile internationale qui veut faire bouger les choses le faire sans être attaquée sans arrêt pour antisémitisme. Ce que j’ai compris de ces jeunes Juifs américains c’est que le tabou de l’Holocauste, qui avait commencé à s’effriter déjà pendant la seconde intifada, ne protège plus après les horreurs qu’on a montrées sur ce qui s’est passé à Gaza.
Israël, dans la tête des fondateurs du sionisme, c’était un foyer pour les Juifs pour pouvoir faire face à l’antisémitisme. Et aujourd’hui, l’antisémitisme actuel vient en diaspora à cause d’Israël. Et je ne parle pas des antisémites typiques, pervers. Alors, du négatif, peut-être, naîtra un sursaut qui mènera les Juifs à proclamer : oui, nous tenons à l’existence d’Israël, notre judaïsme est lié à cet Etat – pour certains, ce n’est pas le cas, le problème n’est pas là – mais pas à cet Israël-là. Oui à un Israël, mais celui qui serait capable d’arrêter la colonisation.
Esther Benbassa est née à Istanbul en 1950. Elle vécut sa jeunesse en Israël avant de parachever ses études à Paris, où elle s’est installée. Orientaliste, historienne, elle fut directrice de recherche au CNRS pendant une dizaine d’années. Depuis 2000, elle est directrice d’études à l’Ecole pratique des hautes études (Sorbonne), titulaire de la chaire d’histoire du judaïsme moderne. En 2002, elle a fondé le Centre Alberto Benveniste d’études sépharades, d’histoire socioculturelle des Juifs et d’histoire comparée des minorités (qu’elle dirige). Essayiste prolixe, elle a notamment écrit « La République face à ses minorités. Les Juifs hier, les musulmans aujourd’hui » (Mille et une nuits/Fayard, 2004) et « La Souffrance comme identité » (Fayard, 2007). Elle est réputée pour sa liberté de ton.
Propos recueillis par Baudouin Loos.
Pour lire l’entretien sur le site du Soir, cliquer ici.
Bakchich.info, 27 décembre 2009
Etre juif après Gaza
Un an après l’offensive israélienne sur Gaza, Esther Benbassa propose une question intrigante et des réponses discutables.
Cet opuscule d’Esther Benbassa porte un titre étrange : Etre juif après Gaza. Et pourquoi ne pas l’être ? Etre juif n’est rien d’autre que revendiquer l’appartenance à une grande religion. Ainsi on peut être juif et réprouver la politique de l’état d’Israël, on peut aussi avoir une famille élevée en continuité dans le judaïsme et revendiquer son athéisme, sa non implication avec les décisions du gouvernement de Tel Aviv.
C’est pourquoi la question posée par ce livre, qui se veut scientifique puisque publié sous la bannière du CNRS, est intrigante. Après Arthur Koestler, l’historien israélien Shlomo Sand l’a démontré, « le peuple juif n’existe pas ». Il a été « inventé », au XIXe siècle par les théoriciens du sionisme. A son origine, la religion juive a été comme les autres monothéismes, c’est-à-dire prosélyte. Les berbères du Maghreb sont devenus juifs quand des religieux venus de Palestine les ont convertis. Des peuples du Caucase, où de ce qui deviendra l’Ukraine, ont fait de même, comme d’autres au Moyen Orient, dans ce qui sera le Yémen, l’Irak, l’Iran…
Ce qui n’empêche pas, dans son petit livre, Esther Benbassa de perpétrer la légende d’une « diaspora » qui n’a jamais existé. Les ancêtres de Jean Daniel, le patron de l’Obs, sont des berbères et sont les mêmes que ceux de l’écrivain kabyle Kateb Yacine. Ce serait bien que madame Benbassa, du CNRS, tienne compte d’un certain nombre de vérités de l’histoire. Non, les juifs n’ont pas été expulsés d’Israël par Titus en 70. Cette croyance, comme d’autres, n’est qu’un mythe.
Pourquoi pas leur taper sur la gueule
Bien sûr, aux yeux du lecteur occidental pas très bien informé, le bouquin d’Esther se veut « généreux », je veux dire que la savante ne trouve pas très bien d’avoir tué 1500 Palestiniens, victimes d’un blocus, au prétexte qu’ils se sont un peu énervés en balançant des roquettes, militairement stériles, sur Israël.
Mais, au fil de son discours, surgissent les poncifs classiques : « le développement menaçant du fondamentalisme musulman », « le terrorisme nourri d’une haine irraisonnée de l’occident », « les diktats du Hamas », autrement dit, pourquoi pas leur taper sur la gueule. Le stéréotype de l’arabe lâche, celui qui a laissé en 56, ses godasses dans le désert, n’est pas absent : pendant la guerre de Gaza « les hommes du Hamas se sont cachés ou enfuis ». On trouve aussi la condescendance pour « les erreurs de jeunesse des Palestiniens », alors que ceux-ci se battent depuis cent cinquante ans pour leur indépendance, pour ne parler que de la lutte contre les Ottomans ou les Anglais !
Entrés dans l’histoire ?
On peut détester le Hamas, mais on n’a pas le droit, quand on est au CNRS, d’ignorer l’histoire du nationalisme palestinien : il n’est pas né avec la création d’Israël. « Les Palestiniens sont-ils en état de faire des projets d’avenir ou d’écrire leur propre histoire… », nous dit Esther Benbassa. D’abord « projet d’avenir » est un pléonasme, deuxièmement, ils disent chiche !
Parfois l’auteure dit une chose et son contraire. Un exemple : « Israël est comme toutes les autres nations… mais se doit d’être différent des autres nations, ne serait-ce que pour être à la hauteur de l’amour que les juifs lui portent ». Comprenne qui pourra. Et plus encore qui va saisir le sens qui sort de l’apposition de ces deux observations : la critique d’Israël « peut coûter sa réputation à celui qui s’y risque. L’accusation d’antisémitisme, voilà l’arme ultime contre qui ose douter, car l’antisémite est le pestiféré des temps modernes », mais plus loin, la plume tranquille de Madame Benbassa nous dit : « l’antisémitisme qui s’exprime aujourd’hui en Occident trouve un alibi dans le conflit israélo palestinien ». Faudrait savoir…
Vient, et c’est sa place à la fin du livre, le bouquet final : « La dernière cause qui mérite encore de mobiliser, pour certains, est la cause palestinienne. Cette appropriation militante ne sert évidemment pas toujours les palestiniens. Menée en chambre, au mieux dans la rue ou dans des actions de boycott d’Israël, elle est d’une efficacité toute relative. Reste que la tournure violente et haineuse qu’elle prend dans certains milieux est de nature à remettre en cause le principe d’une coexistence pacifique des juifs avec les autres composantes de la société, de nature à produire de l’antisémitisme ». Ainsi, selon le livre publié par le CNRS, ce n’est pas le comportement d’Israël qui est de nature à produire de l’antisémitisme, ce sont les allumés qui s’indignent des lois internationales bafouées, du droit pourfendu, de l’injustice historique faite aux palestiniens.
Un an après l’opération « Plomb fondu », encore un effort Esther pour mettre votre pendule à l’heure.
Jacques-Marie Bourget – Pour lire l’article sur Bakchich.info, cliquer ici.
Réponse à Jacques-Marie Bourget
Je ne suis par loin de penser que Jacques-Marie Bourget n’a pas lu mon livre, ou qu’il l’a lu avec des œillères, et en a rendu compte avec une idée préconçue derrière la tête que j’ai du mal à saisir. Il critique le titre de mon livre. Il a son idée sur ce qu’il faut entendre par être juif. Qu’il me permette d’avoir la mienne. Juive, je le suis de bien des façons, bien qu’athée, et non moins citoyenne du monde. J’essaie de me situer dans la lignée des intellectuels juifs des XIXe et XXe siècles, très nombreux dans les mouvements socialisants et marxisants, ainsi que dans les luttes qui ont marqué l’histoire contemporaine. C’est à ce titre, de ce lieu-là, que je m’insurge contre ce qui s’est passé à Gaza l’an dernier. Et mon cri de colère ne veut être rien d’autre que l’expression du souci éthique – à la fois juif et universel – qui m’anime, de l’angoisse éthique qui m’étreint face à cette catastrophe que fut l’offensive israélienne contre Gaza.
Il est vrai que M. Bourget ne semble pas avoir lu plus attentivement le livre de Shlomo Sand. Il en tire la simple conclusion que le peuple juif n’existe pas. Depuis le XIXe siècle, en Europe et ailleurs, il n’y a jamais eu d’autres peuples qu’imaginés, ou « inventés ». Cela vaut pour les Juifs comme pour les Palestiniens. Qu’il s’agisse là de représentations n’ôte rien à la légitimité des revendications nationales de ces deux groupes humains qui, qu’on le veuille ou non, considèrent être des peuples. M. Bourget pense sans doute que le conflit israélo-palestinien serait réglé si l’un au moins de ces deux peuples n’existait pas. Croit-il vraiment qu’un coup de baguette purement rhétorique suffira à nous sortir de ce cauchemar ? S’il le croit, il se trompe.
Les préjugés de M. Bourget ne s’arrêtent pas là. Publié par CNRS Editions, mon ouvrage est un essai, paraissant dans une collection très particulière, accueillant des livres dits d’intervention, rédigés par des savants qui n’en sont pas moins des citoyens. Cet essai est nourri aussi bien de mes expériences personnelles, de ma réflexion politique que des acquis de ma recherche d’historienne. Sortant des phrases de leur contexte, et les sélectionnant soigneusement, M. Bourget voudrait me faire dire ce que je n’ai pas dit, et me faire passer pour une savante qui ne sait pas grand-chose et qui dit tout et son contraire. Toute nuance est jugée par lui scandaleuse. C’est à la fois facile, malhonnête et un brin populiste. Je dis clairement que la politique actuelle d’Israël est de nature à encourager l’antisémitisme. Je dis aussi que certaines franges du mouvement pro-palestinien se laissent parfois aller à des dérapages ou à un confusionnisme inquiétants. Je ne dis nulle part que tout pro-palestinien, ce que je suis moi-même, doive être systématiquement suspecté d’antisémitisme.
Si quelqu’un doit mettre sa « pendule à l’heure », c’est bien M. Bourget. Mais je ne suis pas sûr qu’il en ait une. Offrons-lui déjà une boussole.
Esther Benbassa
Réponse de Jacques-Marie Bourget à la réponse d’Esther Benbassa
Réponse d’un « journaliste »
Hosanna ! Voilà le seul mot que madame Benbassa supporte en manière de critique. L’universitaire, qui devrait être entrainée à la dispute, voie qui conduit à la connaissance, ne tolère pas mon analyse de son livre « Etre juif après Gaza ». Bien sûr, n’étant pas savant mais « journaliste », une façon de dire « crétin » je n’ai « rien compris » à sa pensée. Si sèche. Sans doute parce que publiée sous le parapluie du CNRS.
C’est, en tout cas, ce que j’ai compris lors d’un appel téléphonique lancé par l’auteure ulcérée. Je sais maintenant que l’obsession de cette spécialiste de l’histoire du judaïsme n’est pas le sort fait par Israël aux Palestiniens. Mais elle est de sauvegarder l’image et la réputation de l’histoire des intellectuels juifs toujours « associés à toutes les grandes causes humanistes et humanitaires, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe ». C’est ce que me dit madame Benbassa dans le téléphone.
Vous me direz, si un prurit d’honneur atteignant Lanzman, Finkielkraut et BHL aboutissait à la fin de la colonisation et à la création d’un état palestinien, ce serait un progrès… Dans sa sainte colère Madame Benbassa ajoute : « les Palestiniens n’existent pas, les Palestiniens sont une invention du XXe siècle » ! Voilà une information forte, une découverte. Des gens, tout aussi savants que notre amie, ont écrit livres et thèses pour nous décrire l’existence de cananéens, 1500 ans avant notre ère. D’autres, comme dans le Nouveau Testament, nous décrivent des Pelesets (« Philistins » d’où viendra le mot Palestine), un peuple venu de la mer. Des fouilles à Gaza, il est vrai facilitées par l’éventrement des bombes d’Israël, indiquent aussi l’existence de civilisations très antérieures au royaume juif.
Thèse, antithèse, foutaise, pour madame Benbassa tout cela n’existe pas. C’est un peu troublant, dans la bouche d’une universitaire, sûrement de gauche, quand on sait que le propre d’un peuple d’occupation, de tout mouvement colonial est de nier l’existence des peuples indigènes… Et il est vrai, au XIXe siècle, que les fondateurs du sionisme encourageaient l’installation de leurs paroissiens en Palestine en leur expliquant que le pays était un « désert ». D’où les témoignages surpris de ces voyageurs sans retour, débarquant à Haïfa, une ville palestinienne très normalement constituée.
Hâte ou malaise plus profond, madame Benbassa aime à utiliser la langue coloniale : là où la journaliste israélienne Amira Hass parle de « Palestiniens citoyens d’Israël », la chercheuse dans son petit livre, nous parle sans cesse « d’arabes israéliens ». Normal puisque les Palestiniens n’existent pas. Mais imaginez qu’écrivant un livre sur la France, l’auteure nous parle des « arabes français »… Ce serait un peu désordre. Sans doute qu’habituée à travailler sur le judaïsme, donc aussi sur sa partie de mythes, Esther Benbassa s’embrouille parfois entre le rêve et la réalité.
Notre savante devrait savoir que tout citoyen d’un pays qui pratique la colonisation, même s’il s’imagine généreux, devrait s’abstenir de juger, de conseiller le colonisé. C’est ainsi que les Français auraient préféré, comme interlocuteur, le bachaga Boualem à Ben Bella et ses amis ; après avoir préféré Bao Dai à l’Oncle Ho. Ah, si nos victimes pouvaient toujours être parfaites, comme on les aime.
Tiens, une autre chose à la volée. Dans son livre la chercheuse nous explique que c’est pour des raisons religieuses, l’implication du FLN avec l’islam, que les juifs d’Algérie n’ont pas « soutenu le mouvement de libération »… Même si un arbre ne fait pas la forêt, madame Benbassa devrait, par exemple avant d’être hâtive, se pencher sur l’histoire du bâtonnier Tiennot Grumbach qui fut pourtant aux côtés des fellaghas, avec Vergès. Toujours à propos de livres, et de celui de Schlomo Sand que j’ai cité, je crois bien que l’historien israélien a intitulé son ouvrage : « Comment le peuple juif fut inventé »… Arrêtez-moi si je me trompe…
La saloperie, puisque la « réponse » de madame Benbassa en contient une – il en faut toujours quand l’argument ne suffit pas à écraser l’infâme- vient de cette phrase : « M. Bourget pense sans doute que le conflit israélo-palestinien serait réglé si l’un des deux peuples n’existait pas ». Ici l’auteure dit, sans avoir le courage de l’écrire, que je souhaite la disparition d’Israël. Et c’est l’écœurante et récurrente injure, celle de l’antisémitisme caché de l’adversaire.
Mais notons, toujours en passant, que, même dans son courrier, madame Benbassa use du langage colonial. Elle nous parle « du conflit israélo-palestinien », un équivalent des « évènements d’Algérie », des « implantations » au lieu des colonies. Ecrire « conflit israélo-palestinien » c’est un peu comme parler de la querelle entre l’OM et le PSG, qui tourne comme hamster en cage : on se tape dessus sans savoir pourquoi, ni qui a commencé. Pour être plus claire, parlez donc « d’occupation illégale », de « spoliation », « d’emprisonnements », de « blocus ». Et cessez, dans les débats télévisés, que vous aimez tant, de parler au nom de ces Palestiniens qui n’existent pas. En ce qui me concerne, pour m’orienter, plutôt qu’un almanach des religions, j’ai choisi le droit international ; et le GPS contre la boussole. Avec ça, on s’égare moins.
Paru sur Backchich.info le 8 janvier 2010. Pour lire cette réponse sur le site de Bakchich.info, cliquer ici.
Mieux que toute nouvelle réplique d’Esther Benbassa, c’est sans doute le point de vue d’un internaute, paru sur Backchich.info le 7 janvier 2010, qui semble devoir être le mieux à même de clore ce débat. Nous le reproduisons ci-après.
D’où vient cette multitude d’apocryphes qui s’en prennent si violemment à Madame Esther Benbassa ?
Je demande à tous ces détracteurs, si l’un d’entre eux a déjà concrètement et publiquement fait autant qu’elle pour la liberté intellectuelle et pour la défense de la paix en « Eretz Palestine » ?
Premier rappel de faits :
Vincent GEISSER, chercheur de l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman, est placé à partir de 2004 sous « l’étroite surveillance » du Fonctionnaire Sécurité et Défense du CNRS. Et ce dans un silence assourdissant des « défenseurs des droits de l’homme » …
Le 8 juin 2009, après convocation de Vincent GEISSER devant la Commission Administrative Paritaire du CNRS, Esther Benbassa et quelques autres non moins brillants, prennent l’initiative de la première pétition du « Collectif pour la sauvegarde de la liberté intellectuelle des chercheurs et enseignants-chercheurs de la fonction publique ».
Cette pétition a réuni plus de 5500 signatures ! Vous trouverez sur le site « http://www.liberteintellectuelle.net », tous les tenants et aboutissants de cette affaire, à la défense et illustration de laquelle Esther Benbassa a consacré une très grande énergie.
Second rappel de faits :
Le 30 août 2009, Esther Benbassa publie dans Rue 89 un article où elle défend à nouveau : « la liberté intellectuelle (qui) n’est pas bafouée seulement en France, mais aussi ailleurs.
Notre collègue israélien Neve Gordon risque d’être licencié de l’Université Ben-Gourion du Néguev pour avoir publié un article dans le Los Angeles Times dénonçant la politique de son pays et pour avoir appelé au boycott d’Israël. »
Elle y dénonce également « l’arrestation de Ezra Nawi, coupable de s’être opposé à la destruction d’une maison palestinienne »…
Troisième rappel de faits :
Lorsque l’armée israélienne se livre sur Gaza à ce qu’il est désormais convenu de qualifier de crime contre l’humanité, nous avons la tristesse de constater, qu’à part quelques intellectuels d’exception, une grande majorité d’Israéliens emboîtent le pas aux « va-t-en guerre ».
Dans ce contexte particulier, Esther Benbassa se mouille à nouveau avec son livre « Être juif après Gaza ». Et elle fait même l’évènement à la télé … Moi je dis bravo !
Mais elle garde en tête « la récente polémique entre l’écrivain A.B. Yehoshua et Gideon Levy, de Haaretz ».
Ce dernier est l’un des journalistes israéliens les plus critiques vis-à-vis de cette guerre de Gaza, prenant, dans les colonnes de son journal, des positions qui tranchent par leur radicalité dans un assez large consensus israélien autour des objectifs de l’opération « plomb durci ».
Il se voit systématiquement et violemment attaqué partout en Israël pour sa » diatribe contre les pilotes israéliens, ’devenus des voyous’ « . Chacun de ses articles suscite des dizaines de commentaires hostiles, parfois haineux, et même ses propres collègues d’Haaretz s’engueulent avec lui sur les plateaux de télévision.
L’attaque de Yehoshua est révélatrice de l’état d’une partie de l’opinion israélienne, dans la mesure où l’écrivain a activement soutenu l’Initiative de Genève, lancée par les anciens négociateurs israélien et palestinien Yossi Beilin et Yasser Abed Rabbo, qui jetait les bases d’un véritable accord de paix entre les deux peuples.
Si les voix habituelles se sont élevées contre la guerre, à commencer par celle de l’éternel Uri Avnery, ou celle du militant alternatif Michel Warschawski, ainsi que quelques objecteurs de conscience, il n’y a eu que quelques manifestations antiguerre qui sont loin d’avoir connu l’ampleur de celles contre les guerres du Liban …
Il faudra donc beaucoup d’efforts au « camp de la paix » israélien pour recoller les morceaux après cette guerre, pour que A.B. Yehoshua se remette à apprécier les articles de Gideon Levy.
Et cela Esther Benbassa en a pleinement conscience !
Quatrième rappel de faits :
Le 18 novembre dernier, à un courriel dans lequel j’avais écrit :
« L’État d’Israël est un archaïsme fondé sur des mythes raciaux et religieux. … Au fond, ce « super camp de concentration » créé au lendemain du second conflit mondial, a achevé l’amputation de l’Europe d’une part essentielle de son patrimoine démographique et culturel : le « domaine yiddish »,
elle me répondait : « J’ai lu avec intérêt le texte, ce qui me gêne c’est le terme de grand camp de concentration utilisé pour Israël. Si nous ne sommes pas plus nuancés, nous allons perdre notre crédibilité et on finira par vous traiter d’antisémite. Enfin, je vous donne mon modeste point de vue. Cordialement. ».
J’ai compris à ce moment là que cette grande intellectuelle a un sens aïgu de ses responsabilités qui ne se limitent pas au plaisir basique d’un « coup de gueule », où l’émotionnel déborde la réflexion.
Et j’ai alors repensé à l’échec lamentable de la gôche française des années 50 (Mendès-France, Guy Mollet et Mitterand en tête) qui a « abandonné » idéologiquement le peuple pieds noir aux manipulations idéologiques de l’OAS.
J’ai repensé à l’isolement douloureux de ces « européens d’Algérie » engagés dans le lutte d’indépendance au côté de leurs frères d’armes Arabes et Berbères. Ces héros aux noms oubliés Fernand Yveton, Maurice Laban, l’aspirant Maillot, Maurice Audin , Elyette Loup, Henri Alleg et bien d’autres, passés à la gégène et/ou au peloton d’exécution.
Résultat : une perte sèche pour le « petit peuple pieds noirs » rejeté à la mer. Mais aussi pour le peuple algérien tout entier, et en particulier ses héros de la résistance, qui, dès l’indépendance acquise, sont retombés sous le joug de ses accapareurs locaux, de leur flicaille et de leurs intégristes religieux.
Je me souviens aussi qu’Abie Nathan avait été emprisonné dans son propre pays pour avoir violé les lois interdisant les contacts avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) de Yasser Arafat avant les accords d’Oslo de 1993.
Je sais que le Hamas doit autant son pouvoir sur Gaza à l’armée israélienne paralysant l’OLP, qu’aux manipulations du Mossad.
Dernier rappel de faits :
Le 6 janvier 2010, Esther Benbassa publie dans Rue 89 sous le titre « Juifs, musulmans : nous portons tous les cicatrices de Gaza » et le sous-titre « Le débat sur l’identité nationale, un danger pour tous les minoritaires, Juifs compris » :
« Si, aujourd’hui, nombre de politiciens en France et en Europe désignent les musulmans comme boucs émissaires, n’oublions pas qu’hier ce sont les Juifs que l’on désignait comme tels. Le débat sur l’identité nationale n’est pas nouveau non plus. Les Juifs, qui en portent les stigmates, devraient s’en souvenir et se dire qu’ils risquent, eux aussi, de ne pas en sortir indemnes. »
A un journaliste qui lui demandait quelle épitaphe il souhaiterait voir inscrire sur sa tombe, Abie Nathan a répondu un jour : « j’ai essayé ». Tout le monde ne peut pas en dire autant.
Merci, Mme Benbassa, d’essayer de prendre une place de « sujet-dans-l’histoire ». Merci pour le souffle d’intelligence que vous contribuez à faire passer sur « la toile » et le petit écran !
Pour lire ce point de vue sur le site de Bakchich.info, cliquer ici.
Les Cahiers de la Réconciliation (publication du Mouvement international de la Réconciliation), décembre 2009
Le Point du 7 janvier 2010
La Croix du 12 janvier 2010
France Culture, 12 décembre 2009
Esther Benbassa est l’invitée de Julie Clarini et de Brice Couturier à l’émission Du grain à moudre. Pour accéder au site de l’émission, cliquer ici.
Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 105, janvier-mars 2010
Regards (revue du Centre communautaire laïc juif de Belgique), février 2010
« Israël: une image ternie » : interview croisée d.’Esther Benbassa et d’Emmanuel Navon, professeur de relations internationales à l’Université de Tel-Aviv, directeur d’un cabinet de conseil, commentateur politique dans les médias et membre du Likoud.
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votre expression?
Je crois que les Juifs n’étaient pas faits pour le nationalisme. À force de vivre en diaspora, d’avoir même presque oublié le souvenir d’un Etat hébreu dans l’Antiquité, ils ne connaissaient pas le nationalisme. Au XIXe siècle, le sionisme, projet autant européen que juif, est une réponse au nationalisme. Sauf que jusque-là, les Juifs n’avaient pas cette habitude. Je cite d’ailleurs une correspondance d’un instituteur de l’alliance israélite universelle qui écrit que, du fait des souffrances que les Juifs ont subi à cause des nationalismes, s’ils devenaient nationalistes eux-mêmes, ils deviendraient les pires nationalistes. C’est vrai, car en Israël aujourd’hui, il y a une sorte de zèle, comme s’il fallait avoir un nationalisme encore plus ravageur que les autres, qui ont quand même fait beaucoup de mal : on connaît l’histoire du XXe siècle, quand même…On ne peut pas nier que ce qui se passe aujourd’hui en Israël est une dérive du nationalisme. D’autant que la création de l’Etat d’Israël n’est pas liée à la Shoah : s’il n’y n’avait pas eu le sionisme avant, il n’y a aurait jamais eu d’Etat. Le génocide a hâté sa fondation, mais Israël est davantage issu d’un long parcours.
Bref, il faut le dire : on a pas le droit en tant que Juifs de soutenir ce qu’Israël fait subir aux Palestiniens. J’ai encore été très choquée quand j’ai lu qu’Israël s’opposerait à l’indépendance des Palestiniens s’ils la proclamaient devant l’ONU. Car pour l’heure, il n’y a plus d’autre issue.
Au-delà de l’opposition Juif/Arabe, Israéliens/Palestiniens, votre livre l’accent sur l’opposition entre les Juifs eux-mêmes, entre ceux que l’on appelle les Séfarades et les Ashkénazes, conflit qui selon vous a façonné l’Etat d’Israël tel qu’il est aujourd’hui, et la relation qu’il entretient avec la diaspora.
Esther Benbassa© DRAvec ce livre, j’ai voulu expliquer pourquoi Israël continue d’être massivement soutenu par les Juifs en France. Le judaïsme français est constitué à 70% de Juifs venus du Maghreb. L’histoire de ces Juifs en terre d’islam a été infiniment moins tragique que celles des Juifs en terre chrétienne. Toutefois, lorsqu’ils sont partis, ils l’ont été contraints et forcés parce qu’ils n’avaient pas fait partie des mouvements d’indépendance. En Algérie, les Juifs qui étaient devenus Français par le décret Crémieux en 1870, sont partis avec le retrait des colons.
Les Juifs marocains et tunisiens sont majoritairement partis en Israël, les Juifs algériens en France. Ces Juifs ont donc quitté le Maghreb porteurs d’un contentieux avec les Arabes. À ce contentieux s’ajoute l’impossibilité pour ces Juifs de parler de leur exil. Car, quand ils sont arrivés en France, ils ont découvert un judaïsme qui avait été très marqué par la Shoah. Et lorsqu’ils sont arrivés en Israël, on les a considérés comme n’ayant pas fait partie du mouvement sionisme, n’ayant pas contribué à l’élaboration de cet Etat. Ce qui était faux, même s’ils n’avaient pas été aussi actifs que les Juifs d’Europe de l’est. En gros, on les considérait comme des primitifs, qui avaient des mœurs très barbares. Leurs métiers n’étaient pas considérés comme honorables. Et inconsciemment, étant donné qu’ils n’avaient pas connu la Shoah, ils n’étaient pas considérés comme des vrais Juifs. En France, on les appelait les «noirs», «schwarze» en Yiddish. Ces Juifs, pour devenir Juifs aux yeux des autres, ont dû passer par le partage de l’histoire de la Shoah.
En Israël, ces Juifs ont transféré leur contentieux sur les élites ashkénazes du Parti travailliste, qui les ont humiliés, les laissant dans des tentes pendant des années, avant de les ghettoïser dans des «villes de développement», où seul le chômage se développe. Ces Juifs ont donc voté pour la droite, et porté le Likoud au pouvoir en 1977. Pour expulser leur passé en terre d’islam, pour expulser cette arabité vers laquelle les ashkénazes les renvoyaient systématiquement, les Juifs émigrés d’Afrique du nord se sont opposés d’autant plus fortement aux Arabes eux-mêmes. Et le fort soutien des Juifs français à Israël provient encore aujourd’hui très massivement de ce contentieux qui ne s’est jamais réglé. C’est aussi pour cela que le judaïsme français n’agit pas de la même façon que le judaïsme américain.
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On en revient à la thématique de votre précédent livre, la souffrance comme identité.
La souffrance fait aujourd’hui partie intégrante de l’identité juive. Depuis la Bible, la mémoire de la souffrance était la toile qui permettait aux Juifs de se définir comme un groupe. Cette souffrance était d’ailleurs ritualisée, à des moments précis de l’année, pour être évacuée par la prière. Au XIXe, cette souffrance ritualisée dans la prière a émergé pour devenir une identité. Et les historiens ont commencé à bâtir cette identité sur la souffrance. C’est alors que l’on commence à écrire ce que l’on appelle l’histoire séculaire de Juifs. C’est ce qu’un grand historien a appelé, dans les années 1920, «l’histoire lacrymale des Juifs». La Shoah est ensuite passée par là. Et l’on a regardé toute l’histoire des Juifs avec les yeux de ceux qui avaient subi le génocide. Mais souffrir ne rend pas meilleur. Et la souffrance des Juifs les empêche aujourd’hui de percevoir celle des autres. C’est tout le problème.





















