COMPTES RENDUS, EMISSIONS DE RADIO ET DE TELEVISION, RENCONTRES

La souffrance comme identité
, par Esther Benbassa


Lundi 5 mars 2007: Ouest-France

Essai: La souffrance comme identité par Esther Benbassa, éditions Fayard, 308 pages, 20 € (en vente le 7 mars)

La souffrance et la posture « victimaire » sont devenues, aujourd'hui, les critères essentiels de définition d'une identité. Professeure à l'École pratique des Hautes Études, Esther Benbassa le dit dans un essai brillant en partant de l'expérience du monde juif, qu'elle connaît sur le bout des doigts pour en être elle-même issue. « La souffrance crée des victimes et être victime se transforme en posture morale ». Esther Benbassa commence d'ailleurs, dans son livre, à appeller les Juifs à dépasser cette posture « qui les referme sur eux-mêmes, les éloignant souvent de l'universalisme qui a longtemps été le leur ».

Aujourd'hui, poursuit-elle, l'esclavage des ancêtres, la colonisation subie par les grands-parents ou les parents, les génocides et leur mémoire servent de ciment identitaire et instituent des groupes clairement distincts, en cette ère de mondialisation et d'affaiblissement des identités nationales.

Cette idéologie victimaire qui pense fonder de nouvelles identités ne mène à rien. C'est la conviction de l'auteure. Elle emploie même le mot de « voyeurisme » pour évoquer ces « messes commémoratives qui figent les événements et en font des sortes de divertissement ». D'où, estime-t-elle, « l'urgence de se retirer du spectacle de la mémoire pour retrouver la mémoire de l'histoire ». Elle le dit pour les Juifs (l'essentiel de son livre leur est consacré), mais aussi pour les Noirs, les Arabes et toux ceux qui se positionnent, d'abord, en victimes. « Si la judéité ne se réduit pas aux persécutions antisémites, la négritude ne se réduit pas à l'esclavage et au racisme », écrit-elle.

Mais Esther Benbassa va encore plus loin. Cette focalisation sur les souffrances d'hier contribue, selon elle, à détourner l'attention, « celle des politiques notamment », des injustices du présent. D'où la question : « Comment, enfin délesté de cette mémoire de victime, aborder son identité, la reconstruire autrement, de sorte à devenir l'acteur de son histoire ? ». Esther Benbassa n'a pas de réponses toutes faites mais ouvre brillamment le débat.

PIERRE TANGUY

 

Jeudi 8 mars 2007: Le Point

Edition: Une autre histoire des juifs

Voici un livre qui ne va pas plaire à tout le monde. Parce que l'auteur, l'historienne Esther Benbassa, y démonte le processus historique qui a conduit à faire de la souffrance le ciment de l'identité juive. « L'histoire des juifs a été écrite, à partir du XIXe siècle, comme "une vallée de larmes", ce qui est faux, explique Esther Benbassa. Le sort du juif au Moyen Age n'était pas pire que celui du serf, il avait une autonomie, il pouvait exercer sa religion. Après la Révolution, l'histoire des juifs est une épopée. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, les juifs contribuent à la civilisation ; n'oublions pas que Léon Blum dirigea la France. »

Directrice d'études à l'Ecole pratique des hautes études, titulaire de la chaire d'histoire du judaïsme moderne, l'auteur de « La souffrance comme identité» (1) va à rebours de l'opinion dominante qui a transformé l'Holocauste en « authentique théologie ». « Le génocide a été sacralisé en tant que Shoah à partir des années 70, et l'histoire n'est plus lue qu'à l'aune de cette tragédie », souligne Esther Benbassa. Pourquoi la mémoire de ce génocide a-t-elle été ainsi isolée des autres événements qui traversent le XXe siècle ? s'interroge l'historienne. Qui répond:« Faire de la Shoah une religion quasi universelle, reconnaissable par tout le monde, permet de pallier la perte des traditions chez ceux qui s'éloignent de plus en plus du judaïsme. »

JÉRÔME CORDELIER

1. Fayard, 20 euros.

 

Vendredi 9 mars 2007: Livres Hebdo

Essai: Savoir oublier

«Je souffre donc je suis. » S'affirmer comme victime devient le recours des groupes en mal d'identité. Se fondant sur son expérience du monde juif, Esther Benbassa conteste la tyrannie du « devoir de mémoire ».

La seconde moitié du XXe siècle, et le début du XXIe, se veulent, ou se rêvent, temps du bonheur et triomphe de l'individu. Du moins en Occident, où l'on a très imprudemment parlé d'une « fin de l'Histoire » depuis la chute des totalitarismes. La démocratie a gagné faute d'adversaire. Happy end? Visiblement pas...

Comme le remarque Esther Benbassa, « la souffrance-reine est la tentation du siècle du bonheur ». Depuis qu'il s'est affranchi, maître de lui-même et centre du monde, l'individu démocratique n'en finit pas de rechercher son identité - ou de l'affirmer, ce qui revient au même. Cette quête n'est pas heureuse. Avec ce paradoxe : en matière d'identité, plus on affiche et plus on proclame, moins il se trouve véritablement quelqu'un à l'intérieur. Si bien que la revendication se fonde souvent par défaut: on se pose comme victime et l'on cherche dans la souffrance son identité.

Directrice d'études à l'Ecole pratique des hautes études, spécialiste de l'histoire du judaïsme moderne, Esther Benbassa n'apas manqué d'observer cette conscience malheureuse en étudiant les affirmations identitaires des XIXe et XXe siècles. Aux fièvres nationalistes (toujours promptes au réveil) ont succédé d'autres affirmations de la différence, notamment ethniques ou sexuelles.

Spectatrice engagée des débats autour d'Israël, du judaïsme et de la judéité, Esther Benbassa concentre l'étude sur son expérience intellectuelle et personnelle. Non qu'elle y ramène l'ensemble des affirmations identitaires, mais parce que la destruction des juifs d'Europe au XXe siècle semble avoir créé un prototype de victimes qui fascine d'autres groupes et d'autres cultures - mimétisme plus qu'ambigu. Inversement, certains mouvements théologiques et certains défenseurs de l'Etat d'Israël tentent de justifier leurs choix politiques par une sorte de monopole victimaire, culpabilisant tout contradicteur.

La réflexion d'Esther Benbassa s'appuie sur une belle relecture de l'aventure juive depuis l'Exil (- 587), présentant à la fois l'évolution de la théologie et de la réflexion philosophique. Elle s'attache, non sans courage, à déconstruire les excès de mémoire du XXe siècle finissant. Et risque une conclusion forte : ne faudrait-il pas sortir d'un obsessionnel enfermement dans la mémoire? Ne devrait-on pas inventer un « droit à l'oubli » pour cesser d'infliger à l'autre le poids de la culpabilité, voire d'opposer les victimes aux victimes? Il ne s'agit pas d'amnésie, bien sûr. Quand la mémoire, en effet, se laïcise et s'analyse, elle devient de l'Histoire - une histoire qui n'a rien d'indifférent, ni de relatif, mais qui peut construire la paix. Esther Benbassa en donne elle-même la preuve.

JEAN-MAURICE DE MONTREMY

 

Mercredi 14 mars 2007:

17h-18h: Participation à l'émission de radio Du grain à moudre, sur France Culture.

23h25: Participation à l'émission TV Ce soir ou jamais sur France 3. Pour voir ou revoir l'émission, cliquer ici.

 

Samedi 17 mars 2007: L'Humanité

La souffrance est-elle une histoire?

Lauréate du prix Françoise Seligmann contre le racisme, l'injustice et l'intolérance, directrice d'études à l'Ecole pratique des hautes études, Esther Benbassa signe un ouvrage qui correspond à l'un de ses questionnements profonds sur la construction de l'identité juive, et sur celle des peuples victimes. Si le retour aux sources bibliques peut déconcerter le lecteur peu familier de cette culture religieuse, l'analyse de la perception et de l'extériorisation de la souffrance, de son institutionnalisation, voire de sa sacralisation, à travers l'histoire du peuple juif, d'Europe et de Méditerranée, conduit à un regard sans complaisance sur la victimisation. Une histoire "lacrymale" qui a trouvé son paroxysme dans le génocide, l'Holocauste, la Shoah. Esther Benbassa réclame le droit à la vie, le droit à l'espoir, le droit à l'oubli, sans amnésie, ce qui n'est peut-être pas le moindre des messages de ce livre d'une femme de cœur.

E. R.

 

Jeudi 22 mars 2007: Le Figaro littéraire

"La souffrance est devenue une forme d'identité". Propos recueillis par Jacques de Saint-Victor.

L'historienne Esther Benbassa dénonce le risque d'une guerre de mémoires généralisée.

LE FIGARO.- La souffrance a façonné le monde juif depuis ses fondations. Vous critiquez cette vision ainsi que les devoirs de mémoire qui s'en sont inspirés. Pourquoi ?

Esther BENBASSA. - L'histoire des Juifs n'a pas toujours été une histoire de souffrances, elle ne se limite pas à une succession de catastrophes. C'est surtout au XIXe siècle qu'on va, pour constituer une identité moderne qui résiste à l'épreuve de l'intégration, produire ce qu'on a appelé une " histoire lacrymale ". Cette tendance se développe plus encore, et non sans raison, après la Shoah, surtout à partir des années 1970, dans les milieux les plus sécularisés. Se met en place ce qu'un historien a pu appeler une " religion de l'Holocauste et de la Rédemption " - la rédemption étant associée à Israël. Le devoir de mémoire n'est pas illégitime pendant un temps et il est clair qu'il n'y a pas d'histoire sans mémoire. Mais peut-on continuer à ne vivre que sur une mémoire de souffrance qui ne s'ouvre plus sur l'espérance ? Le modèle juif de la souffrance comme identité a en outre servi de paradigme à un certain nombre de revendications mémorielles qui se font de plus en plus tyranniques et qui nous entraînent dans une concurrence victimaire sans fin. L'époque n'est plus aux héros, mais aux victimes. Dans une société d'abondance, il est difficile de se distinguer par le bonheur. La souffrance est devenue une forme nouvelle d'identité. Chacun revendique désormais son passé de malheur. Le danger est soit de ne pas reconnaître les mémoires en souffrance soit inversement de se laisser envahir ou enfermer dans celles-ci. Car une chose est sûre : il n'y a pas de place pour toutes les mémoires. On court donc tout droit vers des guerres de mémoires.

Nous n'y sommes pas déjà ?

Nous n'en sommes qu'aux prémices et, si nous n'y prenons garde, elles risquent de devenir violentes. Il faut bien comprendre qu'à l'ère de la mondialisation, les solidarités sont en crise. La souffrance sert aussi à créer des identités imaginées qui façonnent des solidarités déchues. Ainsi de l'esclavage. Certaines personnes se vivent sincèrement comme victimes d'une situation ayant cessé voilà plus d'un siècle et demi. Ces identités victimaires agissent comme jadis les nationalismes de substitution.

Vous prônez le droit à l'oubli. N'est-ce pas le meilleur moyen de favoriser ensuite le " retour du refoulé " ?

Il y a un temps pour confier à l'histoire la transmission de tous les cataclysmes. Nous avons intérêt à nous ouvrir plutôt qu'à nous replier sur ces mémoires malheureuses. Intégrons-les dans une mémoire nationale pluraliste, et reconnaissons - l'historien a pour mission d'y aider - que le passé est très complexe. Cela implique une relecture du roman national pour reconstruire aujourd'hui la saga de la France en y incluant pleinement ses autres histoires, celles de l'esclavage, de la colonisation, de l'immigration, etc. Sans oublier de prendre en compte les injustices d'aujourd'hui, pour y remédier.

La Souffrance comme identité d'Esther Benbassa, Fayard, 380 p., 20 € .

 

Mercredi 28 mars 2007:

20h: Rencontre à la librairie La Plume Vagabonde, 17 rue de la Fontaine au Roi, Paris XIe.

 

Samedi 31 mars 2007:

Esther Benbassa publie son "journal de la semaine" dans Libération. Pour le lire, cliquer ici.

16h-17h: Esther Benbassa est l'invitée de l'émission Youyous et chuchotements sur Radio Aligre.

 

Avril 2007: L'Histoire

Le peuple de larmes

S'il fallait résumer d'un mot cet ouvrage, on pourrait dire : contre le devoir de mémoire, et pour le besoin d'histoire. L'auteur, avec force érudition, montre à quel point l'histoire juive a été continûment interprétée comme l'histoire d'une souffrance.

Remontant aux sources bibliques de cette tendance, Esther Benbassa analyse l'événement des croisades comme le début de ce qui deviendra plus tard l'« histoire lacrymale » des Juifs. Des écrits de douleur d'origine ashkénaze mais qui ont leur répondant dans la tradition sépaharade des Juifs de l'Empire ottoman. Elle met en lumière le rôle, au XIXe siècle, de l'Allemand Heinrich Graetz, dont la monumentale Histoire des Juifs a façonné le récit du passé juif sous l'angle de la martyrologie. Elle insiste sur le fait que ce discours de la souffr ance a été capital dans la construction d'une identité juive sécularisée.

Ces antécédents d'une mémoire qui fait fi de la réalité historique - comme si l'histoire des Juifs au Moyen Age et dans les temps modernes était réductible au malheur et à la persecution - ont été renouvelés à l'extrême avec le génocide hitlérien. Une religion de l'Holocauste est née, indépendamment de toute foi religieuse ; une religion civile qui fait de l'unicité de la Shoah un credo de l'identité juive. Une religion qui trouve sa rédemption dans la naissance de l'Etat d'Israël.

La religion contemporaine de la souffrance a fait des émules. « Aujourd'hui, pour être un peuple, pour être un groupe, pour être, tout simplement, il faut d'abord avoir souffert. » La revendication du malheur inspire en France ces lois mémorielles dont on ne dira jamais assez la perversion. L'auteur nous invite à sortir de la mémoire qui est fermeture sur le passé et à s'ouvrir à l'histoire dont la fonction est de reprendre toutes les mémoires blessées en les intégrant dans une mémoire collective. « Si la judéité ne se réduit pas aux persécutions antisémites, la négritude ne se réduit pas à l'esclavage et au racisme. »

Ce livre dérangera. On en discutera certains présupposés, en premier lieu le refus obstiné de l'auteur de considérer l'histoire des Juifs comme unique - et pourtant. Il a l'insigne mérite d'aborder sans tabou une question brûlante de notre époque et de revaloriser la démarche historienne contre les abus des mémoires particulières et particularistes.

 

Première quinzaine d'avril 2007: La Quinzaine littéraire

Esther Benbassa, auteur de plusieurs essais sur le judaïsme, montre comment depuis les fondations bibliques, la souffrance, ses représentations et sa ritualisation ont façonné l'histoire d'un peuple et d'une religion et « l'idée que ce peuple et cette religion se faisaient de leur histoire désormais "lacrymale" ».

 

Lundi 2 avril 2007:

Esther Benbassa est l'invitée de Xavier Lambrechts sur TV5 (à 18h26 et à 23h06).

 

Jeudi 5 avril 2007: Le Nouvel Observateur

Un essai d'Esther Benbassa: Peut-on guérir du passé ?

La souffrance aujourd'hui fait droit, ce qui ne l'empêche pas de rendre parfois mauvais, comme disait Ibsen. Elle rassemble et singularise. Elle produit foi et cohésion. Elle hante en particulier la mémoire et le présent du judaïsme. Cependant, à le réduire au débat sur la Shoah comme religion civile, on ne peut que trahir cet ouvrage serein à force de vulnérabilité consentie. Et en rater sa grâce toute interrogative. Le juif peut-il se dispenser de questionner le questionnement qui le fait juif ? Mais sa question, alors, ne vaut-elle pas pour tous les hommes ? Unicité, universalité... C'est à ce carrefour, peu fréquenté, que commence cette enquête audacieuse, aussi philosophique qu'historique, sur la ritualisation des souffrances humaines.

Car le projet de dépassement passe d'abord par une leçon de lecture. Il faut plonger avec elle dans les Ecritures, consulter en sa compagnie les lamentations de Job mais aussi le roman patriotique des Maccabées pour comprendre la théologie du silence de Dieu née après Auschwitz aux Etats-Unis. Il faut la suivre dans les fabriques intellectuelles des rabbins orthodoxes médiévaux, des faux messies modernes et des sionistes athées modèle 1900 pour saisir le renversement d'une mystique du péché et du châtiment en une politique de la rédemption d'Etat, où l'exaltation de la foi comme sacrifice le cède devant le culte de l'héroïsme comme culture. Avec, au passage, quelques éclairages fort bien venus sur l'imaginaire biblique du martyre, la représentation mythologique des Croisades, les enjeux symboliques de la guerre de 1967 et le ressentiment plus ou moins justifié des exilés séfarades.

Mais plus profondément, c'est à la crise du sentiment commun d'humanité que renvoie ce livre. Jadis, pour l'Homo religiosus, variante révolutionnaire comprise, la souffrance était motif d'espérance. Aujourd'hui, la réponse au malheur doit résider dans un projet d'avenir. Mais peut-on guérir du passé ? Les devoirs de mémoire condamnent-ils au tarissement des larmes, les cycles de repentance à la confusion des concurrences victimaires, les communautarismes spontanés à la dissolution des communions temporelles ? Le triomphe du deuil, prévient Esther Benbassa, empêche le souffle de vie. Comment ne pas lui donner raison ? Là réside sans doute le plus précieux de son interpellation.

REGIS DEBRAY

 

Jeudi 5 avril 2007:

Esther Benbassa sera à Clermont-Ferrand pour deux rencontres organisées par Le Temps des Cerises (64 rue du Port, 63000 Clermont-Ferrand):

17h-19h: Rencontre avec la presse, dont 40 mn d'émission en direct sur la radio France Bleu Pays d'Auvergne.

20h30: Conférence, débat et dédicace à l'Espace multimédia, salle Georges Conchon, rue Léo Lagrange (à côté de l'ancienne gare routière), Clermont-Ferrand.

 

Lundi 9 avril 2007: La Montagne

Livre: Mettre fin à l'histoire du "peuple des larmes"

Comment depuis les fondations bibliques, la souffrance endurée à travers les siècles et sa ritualisation ont-ils pu façonner l'identité du peuple juif ? Esther Benbassa, directrice d'études à l'École pratique des hautes études, est venue présenter son livre La souffrance comme identité, jeudi soir à l'Espace multimédia de Clermont-Ferrand. L'occasion de revenir sur une "histoire lacrymale" de l'identité juive.

La souffrance du peuple juif répondrait au schéma biblique du péché, de la punition et de la rédemption, étant associée à la création l'État d'Israël. "L'histoire des Juifs n'a pas été toujours une histoire de souffrances et ne se limite pas à une série de catastrophes. C'est surtout au XIXe siècle, qu'on va produire cette histoire lacrymale développée plus encore après la Shoah".

Après la guerre des Six-Jours de 1967, les juifs ont eu peur d'un second holocauste. "C'est à ce moment-là qu'ils ont revendiqué un devoir de mémoire d'une identité blessée". C'est en ce sens que "la souffrance est devenue une forme nouvelle d'identité".

"Le devoir de mémoire est légitime, mais ne devrait être qu'une étape". Or Esther Benbassa déplore cette "religion civile de l'Holocauste et de la rédemption" qui en véritable marqueur de l'identité place les juifs en victimes.

"Je ne remets pas en cause la douleur passée du peuple juif mais elle appelle à se tourner vers le futur". L'époque n'étant plus aux héros mais aux victimes, à l'ère de la mondialisation où les solidarités sont en crise, la souffrance sert à créer des identités imaginées. "Quand Israël tremble, c'est toute la diaspora juive qui tremble. Si on veut transmettre le passé, il est primordial que la mémoire entre dans l'histoire".

Cependant, étant donné que toutes les mémoires n'ont pas la même place, elle souligne la menace inévitable d'"une guerre des mémoires : il ne faut plus ne parler que des juifs morts mais aussi des vivants".

 

Jeudi 12 avril 2007: Politis

Le devoir de mémoire en question

Dans un livre important et courageux, Esther Benbassa plaide pour une identité juive qui ne se définirait plus par la souffrance et le seul soutien à Israël.

Pour comprendre en profondeur certains comportements de la communauté juive, il faut lire le beau livre d’Esther Benbassa. C’est pourtant beaucoup plus qu’une publication de circonstance que nous propose l’historienne des Juifs de France. Elle remonte aux exégèses rabbiniques classiques des Écritures pour y déceler cette constante de l’ethos juif : la souffrance. Une souffrance qui, dans le judaïsme, et contrairement au christianisme, n’est jamais, ou presque jamais, punitive ou pénitentielle. Mais qui n’en est pas moins vécue comme une essence.

De la dispersion, avec la destruction du second Temple, à Isabelle-la-Catholique ; des pogroms dans la Russie tsariste à la Shoah, le livre d’Esther Benbassa met en évidence les métamorphoses de cette souffrance invoquée comme identité. Il nous interroge sur les occultations culturelles d’une histoire parfois flamboyante et sur la propension de la liturgie à ne retenir que la persécution et la tragédie.

Esther Benbassa montre au passage combien la culture peut être oublieuse de l’histoire, et combien la politique peut être sélective. Ainsi, ce paradoxe d’une mémoire qui relègue les victimes de la shoah derrière les héros du sionisme au moment où Israël se construit une mythologie. Plutôt Joseph Trumpeldor, tué par des Bédouins en 1920, que les morts d’Auschwitz. Au moment où la mémoire du génocide est la plus vive, elle est comme gommée de l’histoire juive, parce qu’inapte à nourrir la mythologie de force sur laquelle se fonde le jeune État. Preuve qu’il s’agit moins d’histoire que de la fabrication consciente ou inconsciente d’une culture au service d’une politique.

Ce n’est qu’à partir du procès Eichmann, en 1961, puis de la guerre des Six-jours, en 1967, qu’Israël devient ce pays qui commémore l’Holocauste. « Prenant appui sur la millénaire histoire de la souffrance juive, écrit Esther Benbassa, c’est l’Holocauste lui-même qui finit par se trouver érigé en une nouvelle religion civile, sans Dieu, se suffisant à elle-même avec ses rites, ses cérémonies, ses prêtres, ses lieux de pèlerinage, ses martyrs modernes, sa rhétorique et son commandement majeur : le devoir de mémoire. »

Ce dernier, associé à la sacralisation d’Israël ­ ce pays qui doit « rendre impossible [...] la répétition de cet événement fondateur » ­, produit, selon Esther Benbassa, « de l’identité juive, alors que le judaïsme (s’est) délesté de sa pratique et de sa substance ». Avec le devoir de mémoire et la défense d’Israël, on peut être « juif sans judaïsme », regrette l’auteur. Et l’on retrouve ici le conflit entre une culture devenue théologie et l’histoire. Ce qui faisait dire à l’historien Saül Friedlander que « le discours historien, plus qu’un autre, manque l’Holocauste ».

Selon cette vision, la rédemption s’incarne dans Israël qui remplit la mission du messie. Avec ce livre très important, Esther Benbassa jette un éclairage cru sur un certain nombre d’attitudes communautaires, recentrées exclusivement autour de la politique israélienne. Cela lui vaudra sans aucun doute d’être attaquée par ceux qui ont définitivement résolu de réduire le judaïsme à la défense d’une politique d’État. Et qui, loin de tirer de la shoah une leçon universelle contre toutes les discriminations et toutes les oppressions, en ont fait un instrument d’affirmation communautaire. Ceux-là auront tort. Car, en critiquant leur version pusillanime du judaïsme, Esther Benbassa libère les énergies pour la transmission d’un autre patrimoine culturel, plus proche de Spinoza. Son livre est avant tout un magnifique plaidoyer pour un judaïsme de l’avenir qui n’aurait plus ­ ou plus seulement ­ la « souffrance comme identité » et la politique israélienne comme instrument de rédemption.

DENIS SIEFFERT , LAURA ALCALAÏ

La Souffrance comme identité, Esther Benbassa, Fayard, 306 p., 20 euros.

Invitée de la rédaction de Politis, Esther Benbassa a également donné un entretien publié sous le titre "Le nationalisme encourage le communautarisme". Pour le lire, cliquer ici.

 

Vendredi 13 avril 2007:

19h20-20h: Participation à l'émission de radio Le téléphone sonne, sur France Inter.

 

Depuis le jeudi 19 avril 2007:

Vous pouvez entendre Esther Benbassa parler de son ouvrage, La Souffrance comme indentité, sur www.passiondulivre.com. Pour l'écouter, cliquez ici.

 

Lundi 23 avril 2007: L'Humanité

Esther Benbassa et le droit à l’oubli

À partir de l’étude de la « souffrance juive » et de son instrumentalisation, l’historienne (*) suggère une sortie des compétitions mémorielles mortifères, et laisser l’histoire régulariser la mémoire humaine.

Dans votre dernier livre, la Souffrance comme identité (1), vous montrez comment le peuple juif a fini par faire de la « souffrance juive » le ciment de son identité. On a l’impression que la devise juive c’est « je souffre donc je suis ». C’est assez effrayant. La question que l’on se pose en refermant ce livre est celle-ci : Y a-t-il un moyen d’en sortir. Le peuple juif aura-t-il toujours besoin de souffrir pour exister ?

Esther Benbassa. Le problème sur lequel je me suis penchée, c’est l’identité de souffrance qui concerne ceux qui ne sont pas religieux. Pour quelqu’un de religieux, la souffrance peut être une pénitence, et il peut toujours espérer qu’il recevra une rétribution pour cette souffrance. Mais le non-religieux, lui, ressent une souffrance sans espoir. Les vicissitudes de la vie juive dans l’histoire ont amené à ce que la souffrance devienne une identité collective. Au Moyen Âge, cette souffrance était régulée par des cérémonies. C’était la même chose pour les autres religions et il y avait d’ailleurs une interaction entre elles. L’image de Jésus était très liée à celle du martyre juif et on trouve des ressemblances dans le monde musulman, où il y a aussi une certaine exaltation du martyre. Mais en fait, il s’agit d’une transgression des dogmes. Les religions se sont employées à réguler cette transgression pour que la vie l’emporte. Les autorités religieuses pouvaient craindre des épidémies de suicides, comme on en a vu au Moyen Âge, au moment des croisades.

Vous dites que cette régulation ne marche plus ?

Esther Benbassa. Aujourd’hui, l’identité collective a fait place à l’identité individuelle, mais elle reste cimentée par la souffrance : « je suis juif parce que mes grands parents sont morts dans les camps ». C’est surtout vrai pour les laïcs. À leurs yeux, Israël représente la rédemption après l’holocauste. L’holocauste a posé aux juifs le problème de « la mort de Dieu », et la question « comment rester juif après cela ? ». La réponse a été la religion de l’holocauste et de la rédemption par Israël. Et cette nouvelle religion est devenue universelle parce qu’elle est compréhensible par tous, parce qu’elle est basée sur l’émotion : quand on va au musée, on est saisi par l’émotion, on prend l’identité d’un martyr, on s’identifie à la souffrance juive.

Dire qu’Israël est une rédemption, n’est pas religieux ? N’est-ce pas déjà instrumentaliser le génocide ?

Esther Benbassa. C’est en effet la reprise d’un ancien modèle religieux. L’épisode tragique du génocide est devenu un ciment d’identification pour les juifs, au même titre que les autres catastrophes du passé. Mais il ne faut pas se tromper : Israël n’est pas le résultat de l’holocauste. C’est le résultat du sionisme. La création de l’État a été hâtée par la culpabilité de l’Europe et la présence de tous ces gens dans les camps, mais le projet existait depuis longtemps et sa réalisation était déjà en marche. Quand on a construit l’État d’Israël, on cherchait plutôt des héros que des martyrs. Au début, on ne parlait pas beaucoup des survivants, il arrivait même qu’on en parle avec mépris. On les traitait de « moutons », ce qui est faux, car ils ont résisté. Ce n’est qu’à partir de 1961, avec le procès Eichmann que les choses ont changé : enfin les témoins, qu’on avait rabaissés, ont repris la parole. C’est là que commence la socialisation par le génocide. En Israël, c’est surtout après la guerre des Six-Jours de 1967 qu’on l’a utilisé comme justification de l’occupation. N’oublions pas qu’Aba Eban a dit : « Rendre les territoires, c’est revenir aux frontières d’Auschwitz. » Ensuite, avec Begin et le Likoud, ça devient systématique. Cette instrumentalisation se répercute en France où la diaspora se met à trembler pour la sécurité d’Israël.

Est-ce qu’il n’y a pas une contagion de l’identité souffrante ? Les Palestiniens, les Arabes, les musulmans, et bien d’autres ne sont-ils pas tentés de suivre l’exemple de l’utilisation de la souffrance juive qui fait que si on critique Israël, on est taxé d’antisémitisme ?

Esther Benbassa. Le problème, c’est qu’aujourd’hui le conflit israélo-palestinien a fait sauter le tabou de l’holocauste comme verrou à l’antisémitisme. Tant qu’Israël apparaissait comme en autodéfense, ce n’était pas le cas. Mais l’antisémitisme français est surtout le fait de l’extrême droite raciste. Chez les Arabes et les musulmans, il y a certes une identification aux Palestiniens comme victimes, mais il y a aussi une jalousie : ils se voient, par rapport à la société française, « du dehors » alors que les juifs sont « du dedans ». Parce que les Juifs sont là depuis beaucoup plus longtemps et que même ceux qui sont venus d’Afrique du Nord étaient déjà Français là-bas, ce qui n’est pas le cas des musulmans. Il y a donc un risque de voir se multiplier les revendications mémorielles au nom des souffrances et des blessures de l’histoire.

Comment en sortir ?

Esther Benbassa. Le devoir de mémoire a un temps. Il est légitime, mais à un moment donné, il faut laisser au rituel, donc à l’histoire, le soin de régulariser les mémoires humaines souffrantes et blessées. Nos mémoires sont mortelles. Il faut revendiquer le droit à l’oubli pour être capable de construire l’avenir et de regarder le présent en face de (manière) positive. Toutes les histoires sont traversées de mémoires blessées. Et malheureusement, on en arrive à une compétition dans la souffrance. Qui a souffert le plus ? Qui a atteint le degré le plus haut sur l’échelle de Richter ? Pour sortir de cette compétition mortifère, il faut faire une histoire pluraliste. Malheureusement, on va de plus en plus vers l’histoire nationaliste. Même en France. Quand ce n’est pas le drapeau, c’est l’identité nationale. Il y a trente ans, on aurait rigolé de ces histoires de petits drapeaux. Pour sortir des revendications mémorielles, il faut enseigner une histoire où l’on ne traite pas la colonisation en quinze minutes sur trois ans ! Une histoire dans laquelle les juifs ont vécu avant et après la Shoah.

(*) Directrice d’études à l’École pratique des hautes études.

(1) Éditions Fayard. 2007, 304 pages. 20 euros. Voir l’Humanité du 17 mars 2007.

Entretien réalisé par FRANCOISE GERMAIN-ROBIN

 

Mercredi 25 avril 2007:

18h: Rencontre à la librairie Ombres Blanches, 50 rue Gambetta, Toulouse.

 

Jeudi 26 avril 2007:

18h: Participation à la rencontre FNAC - Respect Magazine: "Trois femmes auteurs: une mémoire pour la France métisse", aux côtés de Bétoule Fekkar-Lambiotte et de Françoise Vergès. FNAC Forum des Halles (Paris), Espace Rencontres, Niveau 2. Entrée libre.

 

Jeudi 26 avril 2007: La Croix

Contre l'usage abusif de la mémoire

Quand la mémoire de la souffrance cesse d'avoir un sens religieux, elle continue à remplir une fonction identitaire, dont ce livre souligne les ambiguïtés.

Un passage de la Haggadah, texte lu dans les foyers juifs lors du repas pascal, rappelle qu'«à chaque génération, on se lève contre nous pour nous faire disparaître». De l'esclave en Egypte à la Shoah, le peuple juif a développé une vive conscience du danger qui le menace. De génération en génération, il a entretenu la mémoire de ses souffrances. C'est l'histoire de cette longue traversée que raconte Esther Benbassa, en montrant comment elle a façonné l'histoire d'un peuple et forgé son identité. Avec cette question lancinante: qu'advient-il de la souffrance dès lors qu'elle cesse d'être vécue dans la foi?

Même indéchiffrable, l'homme religieux croyait que la souffrance avait néanmoins un sens. S'inscrivant sur un horizon d'espérance, elle lui devenait supportable ici-bas. Elle avait valeur rédemptrice. Or, les «pieuses raisons de souffrir» que le croyant se donne et qui réapparaissent à peu près identiques à chaque catastrophe de son don histoire, n'ont plus de prise sur les «sans-foi» d'aujourd'hui, dont le cortège ne cesse de s'allonger. Au-delà de toutes les rationalisations théologiques, la mémoire des souffrances va désormais disparaître, mais changer de fonction. Elle devient pour le peuple juif la seule garantie de son identité et la justification d'Iraël comme Etat. Elle devient une composante indispensable de leur identité. Que Dieu disparaisse, le besoin d'identité reste.

La mémoire de la souffrance fonctionne aujourd'hui en Israël comme une «religion civile», qui a pour fonction d'assurer le lien social. Directrice d'études à l'École pratique des hautes études, Esther Benbassa parle dès lors d'une «souffrance rassembleuse» ou d'une «souffrance identifiante». «La rupture entre la gestion de la souffrance telle que pratiquée hier et celle qui prévaut aujourd'hui pourrait se situer là, dans les nouvelles fonctions qui lui sont assignées.» La thèse du livre se résume dans cette question: «Et si notre besoin d'identité surpassait notre besoin de Dieu?»

Ce livre, brillant et solidement documenté, mérite de retenir l'attention. Ce qu'il dénonce, ce n'est pas la mémoire des souffrances, c'est l'usage excessif et abusif qui en est fait. Si les tragédies de l'histoire doivent être reconnues pour ce qu'elles sont, un peuple ne se réduit pas à ces page noires qui ont marqué son destin. La focalisation sur la mémoire de souffrance, qui sert d'identité juive dans les sphères sécularisées, n'est pas la voie la plus sûre pour l'avenir. Un excès de mémoire peut étouffer l'identité. Le débat est ouvert.

MARCEL NEUSCH

 

Jeudi 26 avril 2007: Oumma.com

Esther Benbassa: "Au Moyen Age la condition des Juifs était plus enviable que celle des serfs"

A l’ère de la pensée mâchée et des livres griffonnés en quelques semaines, le dernier essai d’Esther Benbassa, « La souffrance comme identité » (*), arrive comme une bouffée d’air pur. Ainsi, il y aurait encore des intellectuels en France ! Mieux, des intellectuels courageux. Car cette enquête aussi brillante qu’audacieuse va faire grincer des milliers de mâchoires. Dans sa conclusion, intitulée « Le droit à l’oubli », Esther Benbassa, titulaire d’une chaire d’histoire du judaïsme moderne, écrit que l’extermination des Juifs n’est devenue “Holocauste“ que dans les années 1970 », ajoutant « Dans le même temps, on assistait à son idéologisation et à sa récupération à des fins politiques par un Israël désireux de justifier ses nouvelles frontières après la guerre des Six-Jours, et surtout après l’arrivée du Likoud au pouvoir en 1977. »

Esther Benbassa, Prix Françoise Seligmann contre le racisme, l’injustice et l’intolérance, prend le risque de démonter le processus historique qui a conduit à faire de la souffrance le ciment de l’identité juive. Le problème, c’est que confronter à un ouvrage aussi dense que « La souffrance comme identité », le journaliste peine à en faire un compte-rendu exhaustif. J’ai donc fait le choix de n’aborder qu’une fraction de chapitre, celui consacré à la condition des Juifs au Moyen Age. Ne les a-t-on pas systématiquement décrits comme passifs, persécutés, conduits comme des moutons à l’abattoir, et subissant une chaîne ininterrompue de souffrances ? La directrice d’études à l’Ecole pratique des hautes études, ne décrit pas, bien évidemment, une vallée de miel et des ciels sans nuages. Esther Benbassa ne nie nullement les « ghettos », les conversions forcées, les massacres.

Toutefois, « la condition des Juifs resta longtemps plus enviable que celle des serfs, ne serait-ce que par la relative mobilité dont ils jouissaient, pouvant aller d’un seigneur à l’autre. Ils n’étaient pas non plus la seule minorité du Moyen Age. En monde chrétien, les musulmans portaient à l’instar des Juifs des signes distinctifs les différenciant de la majorité dominante », écrit l’historienne. Certes, les Juifs ont souffert de mépris, mais ils formaient une minorité relativement privilégiée là où ils étaient tolérés. De plus, n’étant pas astreints au service militaire, les Juifs n’ont pas été décimés par les guerres. Esther Benbassa rappelle que la “prétendue passivité juive » n’est absolument pas confirmée par la recherche historique.

Bien au contraire, les Juifs faisaient valoir leur utilité économique auprès des souverains et des seigneurs et bénéficiaient en contrepartie de privilèges leur accordant une relative autonomie. Car, « comment expliquer la longue survie des Juifs sans songer aux stratégies politiques auxquelles ils eurent recours ? », interroge l’auteur de « La souffrance comme identité ». Les Juifs exerçaient des métiers comme ceux de collecteurs d’impôts ou de conseillers administratifs. D’une part, ils étaient nécessairement associés au pouvoir en place. D’autre part, ils étaient perçus comme une fraction opulente de la société. Ne pouvant posséder de terres, les Juifs « étaient surtout riches en or et leurs biens étaient aisés à transporter ».

Résultat, en cas de soulèvements populaires, la minorité juive devenait la cible naturelle des révoltes. « Ils servaient de dérivatif et de réceptacle aux haines et aux frustrations accumulées, de sorte de soupape de sécurité dans les sociétés de l’époque », écrit Esther Benbassa. Si les Juifs devenaient les victimes toutes désignées en périodes troublées, ils n’étaient les seuls. L’histoire retient que Philippe le Bel, roi de France, confisque les biens des Juifs et les expulse en 1306, mais oublie de rappeler que le souverain, qui cherchait par tous les moyens à remplir ses caisses, réserve le même sort aux Lombards, expulsés en 1311. Et que dire des tourments infligés aux Templiers, soumis à des emprunts forcés avant de finir sur le bûcher ?

Les massacres de 1648-1649 en Pologne et en Ukraine, consécutifs à la rébellion cosaque, sont considérés comme le plus grand désastre ayant frappé le monde ashkénaze (les Juifs d’Europe de culture et de langue yiddish) avant la période moderne. Or, révèle la directrice d’études à l’Ecole pratique des hautes études, « il s’agit d’une réalité politique qui a touché aussi bien les Polonais chrétiens que la population juive, l’événement a été transformé en histoire souffrante juive par excellence ». Rappelons qu’au Moyen Age, l’Eglise catholique ne visait pas à la destruction des Juifs. Alors qu’elle ne mettait pas de gants pour se débarrasser des minorités religieuses, comme les Albigeois, exterminés jusqu’au dernier. Même s’ils étaient regardés comme des hérétiques, les Juifs se trouvaient au-dessus de la juridiction de l’Inquisition.

Peut-on restituer une vision moins dramatique du sort des Juifs au Moyen Age, quand on connaît le climat d’intolérance qui règne actuellement en France ? Peut-on donner aux lecteurs une vision moins « lacrymale » de l’histoire des Juifs, qui ne se limiterait pas à une succession de catastrophes ? « Quand on prend des risques, il faut s’appuyer sur des bases solides. J’ai travaillé cinq ans sur ce livre, je suis remonté jusqu’aux textes fondamentaux des religions », souligne Esther Benbassa. Régis Debray, dans « Le Nouvel Observateur », ou Jérôme Cordelier, dans « Le Point », ont déjà salué la sortie de cet essai courageux.

Le livre « La souffrance comme identité » nous fait toucher du doigt non seulement cette posture, mais aussi cette idéologie victimaire : tout le monde en veut aux Juifs. Certains défenseurs de l’Etat d’Israël tentent alors de justifier leurs choix politiques - même les plus critiquables - en s’appuyant sur ce monopole victimaire, qui permet de culpabiliser, sinon de discréditer, tout contradicteur. « La figure de l’Israélien agresseur des Palestiniens est atténuée par celle du Juif victime », commente Esther Benbassa. Y compris durant la guerre du Liban en 2006, alors que l’Etat d’Israël jouit d’une suprématie militaire sur tous ses voisins.

IAN HAMEL

(*) Esther Benbassa, « La souffrance comme identité », Editions Fayard, 253 pages.

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Mai 2007: Les Idées en mouvement (le mensuel de la Ligue de l'enseignement)

Interview

Dans son dernier ouvrage, Esther Benbassa éclaire d'un jour inédit l'histoire du peuple juif et la place éminente qu'y occupe la souffrance " rassembleuse ", " identifiante ". Elle relève comment cette référence tend à devenir un modèle à imiter. Elle souligne ainsi que le tri, la hiérarchisation, dans la reconnaissance des mémoires de souffrance des minorités suscitent la concurrence victimaire. On ne peut pas échapper à ces questions. La lecture de cet ouvrage lucide et courageux aidera tous ceux qui veulent construire un avenir commun pour toutes les composantes de la société à y faire face.

Les Idées en mouvement: Vous réfléchissez dans votre livre, grâce à une traversée érudite de l'histoire juive, à une identité fondée sur la " victimité ". Ce néologisme définissant " une autre façon d'être et d'exister se rattachant à une communauté imaginaire de souffrants ou d'ayants souffert ". Ne risquez-vous pas de trop relativiser des souffrances réelles en les replaçant dans le cadre de conflits historiques ?

Esther Benbassa: Le but de ce livre n'est absolument pas de relativiser les souffrances réelles que ce soit l'esclavage, le génocide des juifs, la colonisation ou d'autres crimes contre l'humanité. Au contraire, j'appelle à la reconnaissance des mémoires blessées. Il convient avant tout de leur rendre justice, une justice indispensable pour panser les blessures et pour éviter justement que ceux qui s'en réclament et dont la plupart subissent quotidiennement des discriminations de toutes sortes, ne s'installent dans une posture de " victimité ". Il est temps que la France intègre ces mémoires, toutes les mémoires blessées, dans sa mémoire collective, dans une histoire qui serait pluraliste, à l'image du pays, lui pluriel. Et cette histoire gagnerait à être enseignée d'une manière pluraliste pour que la nation de demain ait une identité authentiquement riche de sa multiplicité et qu'elle se livre à nous citoyens avec ses pages sombres et glorieuses. Et qu'on ne puisse plus parler d'une identité nationale mais d'identités républicaines. La question qui se pose est celle-ci : de quelle société voulons-nous ? Une société de victimes est une société tournée vers le passé, une société nostalgique qui occulte le cours du temps et les réalités du présent parce que celui-ci lui paraît sombre et sans avenir.

Comment cette fabrication d'une histoire souffrante s'articule-t-elle avec les discours théologiques qui en font la condition de la pérennité du peuple juif et de son élection ?

Jusqu'à l'avènement, au XIXe siècle, de la modernité, laquelle correspond à la sortie du ghetto et à sa concrétisation par l'accès des juifs à la citoyenneté, la majorité d'entre eux étaient confinés à leur appartenance religieuse en tant que groupe minoritaire. L'homo religiosus monothéiste souffrait pour Dieu et par Dieu. Il croyait dans la fonction rédemptrice de la souffrance. Et de surcroît la souffrance du présent servait de modèle aux générations suivantes pour renforcer la foi et garder intacte la croyance en Dieu. On insérait ses malheurs dans le schéma traditionnel de péché, punition, rédemption. Ainsi l'histoire de la souffrance était-elle inséparable de l'espoir ici-bas ou dans l'au-delà. Lorsque progressivement les juifs s'éloignent de la religion pour entrer de plain pied dans la société globale, ils tentent de redéfinir leur judéité, désormais sortie du cadre strict des commandements et de la pratique. C'est alors qu'ils font émerger l'histoire souffrante d'un peuple condamné à l'exil et en particulier ses épisodes les plus troublés. Et pourtant, si on examine de près l'histoire des juifs dans la longue durée, on constate qu'elle ne fut pas pire que celle d'autres groupes minoritaires. En tout cas pas seulement une vallée de larmes. Mais on ne va retenir que cet aspect pour écrire l'histoire moderne des juifs. Ce qui se confirme après le génocide, comme si cette histoire de souffrance devait inéluctablement y mener. La rencontre entre la théologie et l'élaboration de l'histoire souffrante se fait dans ce quasi-déterminisme qui voudrait qu'on ne puisse rester juif que grâce à la mémoire de la souffrance. Ce n'est pas par hasard qu'aujourd'hui nombre de mémoires blessées s'inspirent du paradigme juif comme si celui-ci était le seul à avoir " réussi " à s'imposer.

L'ampleur du génocide nazi a jeté le doute face au " silence de Dieu ". Vous identifiez néanmoins une certaine permanence du discours théologique avec la notion de " shoah " préférée à celle de génocide. N'est-il pas pourtant excessif de parler de la " religion de la shoah " comme d'une religion civile ? "

Auschwitz avait détruit les fondements de la croyance dans le Dieu historique traditionnel du judaïsme et rendu toute théologie épousant cette croyance intellectuellement indéfendable. C'est ce que pensaient certains théologiens juifs rejoints par des chrétiens. Parallèlement, les réponses des milieux ultra-orthodoxes au cataclysme du génocide entraient dans le schéma traditionnel de péché/punition. Réponses terriblement cruelles qui ne pouvaient aucunement calmer l'immense douleur des survivants, même pratiquants. Toutefois, l'imprégnation théologique se retrouve encore aujourd'hui dans le mot même de Shoah qui signifie en hébreu destruction, liée à la colère de Dieu, et qui sacralise l'événement, en le rendant incompréhensible par le plus grand nombre. Ce n'est pas moi qui ai parlé la première de la religion de l'" Holocauste et de la Rédemption ", mais l'Américain Jacob Neusner. Cette religion concerne particulièrement ceux qui n'en ont plus et qui souhaitent définir leur identité de juifs en faisant d'Israël et du génocide ses piliers. Une religion internationale, accessible au plus grand nombre, avec ses rites, ses commémorations, ses temples qui sont les musées de l'Holocauste.

Comment se fait-il que le sionisme, qui voulait rompre avec les conceptions anciennes en créant en Israël un homme nouveau, victorieux et non plus victime, ait finalement repris et même renouvelé cette thématique souffrante ?

Cette thématique souffrante n'existe pas dans les premières années de fondation d'Israël lorsqu'on a besoin de héros et qu'on y manifeste peu d'empathie envers les survivants. La guerre des Six-Jours fait passer Israël d'un Etat éthique pour des juifs persécutés à un État occupant, qui justifie désormais ses nouvelles frontières par des raisons de sécurité et dont l'adage est : plus jamais ça. Les gouvernements successifs dans le pays ne feront qu'aller dans ce sens et s'ériger en victimes face à un autre peuple, les Palestiniens, eux aussi des victimes.

Les conceptions qui réduisent le peuple juif à un peuple martyr dépourvu de pouvoir, l'unicité de la Shoah contribuent, écrivez-vous, à désuniversaliser les juifs en les distanciant des autres souffrants et en suscitant une " concurrence des victimes ". Comment échapper à ce passé réécrit pour édifier une authentique, et laïque, histoire commune ?

Peut-on apprendre à oublier ? Je ne dis pas d'effacer ce passé douloureux, au contraire j'appelle à le déposer dans une histoire commune. Et pour la créer, nous avons besoin de symboles forts, qui parlent à toutes les composantes de la nation. Il nous manque un rêve français. Une France capable d'endiguer les discriminations, énergique et solidaire, capable de grandeur. N'oublions pas non plus que les replis sont des remparts de défense contre la mondialisation, la déshumanisation en marche.

Propos recueillis par CHARLES CONTE

 

Mai 2007: Le Monde de l'éducation

Du Livre de Job où la souffrance n'est pas nécessairement le signe du péché mais mise à l'épreuve de la foi, à l'adoption de la Shoah «comme religion de la souffrance par les masses juives», Esther Benbassa, directrice d'études a l'Ecole pratique des hautes études, analyse avec érudition comment le croisement des fondements bibliques et de la page la plus tragique de l'histoire contemporaine a engendré une identité fondée sur la souffrance. Non sans inconvénients. «Dans quelle mesure cette religion civile peut-elle servir à long terme d'assise à une identité juive viable, dès lors qu'elle est pnncipalement édifiée sur la douleur et la victimité?»

Mai-juin 2007: Le Monde des religions

Cette étude n'est pas seulement l'œuvre d'une savante, titulaire de la chaire d'histoire du judaïsme moderne à l'EPHE, mais également celle d'une intellectuelle engagée, inquiète de l'avenir du peuple juif. Pendant des siècles, une ritualisation de la mémoire a permis à ce dernier de traverser les situations de souffrance dans la foi et l'espérance. Mais au XIXe siècle, s'est substituée à cette mémoire une « histoire lacrymale » conçue comme vecteur identitaire dans un monde sécularisé. La construction de la mémoire de la Shoah a fondé sur ce terreau une religion civile à l'espoir purement immanent, l'État d'Israël. L'auteur craint que le peuple juif ne s'enferme dans le culte de cette mémoire trop singularisée et doloriste. Elle propose de lui substituer l'écriture d'une histoire de l'Holocauste qui s'intégrerait, avec d'autres souffrances nationales, au patrimoine commun de l'actuelle humanité.

XAVIER ACCART

 

Mai-juin-juillet 2007: Le Journal des grandes écoles

Esther Benbassa : « Je n’ai pas le complexe de la Juive diasporique »

Esther Benbassa, directrice d’études à l’EPHE, en Sorbonne, est titulaire de la chaire d’Histoire du judaïsme moderne. Récompensée de l’Ordre national du mérite en 2006, elle vient de recevoir le Prix François Seligmann contre le racisme, l’injustice et l’intolérance.

Le salon d’Esther Benbassa

Dans le salon d’Esther Benbassa, un lieu où les arts, les lettres et les cultures se répondent, aussi vivant que devaient l’être le salon des femmes cultivées - les salonnières - ou bien celui des intellectuels juifs du XIXe siècle, tout à la fois érudits et hommes engagés ne pliant pas sous la critique, dans ce salon-là, il fait bon s’asseoir sous le regard de figures orientales et prendre appui plus loin sur un tableau d’art moderne. Un œil se pose sur une Danaïde aux courbes parfaites ; la main joue avec les grains en verre ciselé d’un chapelet de tradition musulmane ; dans ces lieux de symboles qui stimulent la réflexion, le polyculturalisme prend figure humaine. Le regard lumineux et le sourire calme, cette intellectuelle immigrée, née à Istanbul, polyglotte, partie en Israël à 15 ans, venue faire des études en France, de culture anglo-saxonne, fait partie de ces citoyens du monde capables comme nul autre de poser un regard humaniste sur les nations et les sociétés à l’aune de leur propre parcours, à la fois complexe et prodigue en expériences. D’un élan du cœur naît la tolérance, d’une réflexion mûrie se bâtit un engagement comme celui du « Pari(s) du vivre ensemble » en mars 2006, organisé avec de nombreux partenaires publics et privés, qui a misé sur la promotion de la diversité culturelle et la lutte contre toutes les formes de discrimination.

Le complexe diasporique

Intellectuelle présente dans le débat public, refusant de s’enfermer dans tout type de posture communautariste qui est pour elle le synonyme d’un enfermement intellectuel et social, Esther Benbassa assume pleinement son appartenance au peuple juif. Elle n’a jamais nié son attachement à Israël et sa grande proximité culturelle avec le judaïsme sans être pratiquante pour autant, mais n’a pas bâti son identité sur la projection sur Israël ou sur un quelconque nationalisme diasporique : « Je n’ai pas ce complexe diasporique qui consiste à manifester sa fidélité à Israël pour pouvoir exister comme juive, assure-t-elle. Et, tout en étant issue des Balkans, qui ont connu l’extermination, mon identification au peuple juif ne passe pas uniquement par la Shoah. » Cette indépendance d’esprit, elle l’a mise au service d’un soutien à la création d’un État palestinien, tout en défendant l’existence d’Israël, et au service d’un rapprochement entre Arabo-musulmans et juifs. Dans des articles percutants, lors de tables rondes, elle a amorcé la construction d’une ouverture entre peuples de cultures et de confessions différentes qui partagent cependant une connaissance mutuelle. Point n’est surprenant donc qu’Esther Benbassa considère que l’intellectuel est celui qui, loin de s’enclore dans un système de pensée, s’engage aussi dans une lutte citoyenne au nom de la pluralité des idées, des cultures, des genres.

Le paradigme juif : « La souffrance comme identité »

Ses recherches sur l’histoire juive et une réflexion qui a assurément atteint un haut niveau de maturité et d’investissement dans son nouvel essai « La souffrance comme identité » l’ont amenée à remonter jusqu’aux textes scripturaires pour analyser comment en monde juif, la souffrance, ses représentations et sa ritualisation ont façonné au fil des siècles l’histoire d’un peuple et d’une religion, et plus encore l’idée que ce peuple et cette religion se faisaient de leur histoire. Elle suit cet itinéraire jusqu’à ses ultimes métamorphoses : la politisation d’un génocide, sa banalisation en une religion civile accessible à tous, un judaïsme de l’Holocauste et de la Rédemption. « Dès l’Antiquité, le judaïsme a revendiqué une identité particulariste par le biais d’une ritualisation de la souffrance tournée vers le passé en même temps que vers l’espoir, explique-t-elle. Après la Shoah, la revendication mémorielle a prolongé l’isolement des Juifs dans un devoir de mémoire, soutenu aujourd’hui par une politique de commémorations, voire de compassion ». Au-delà du cas juif, ce livre fournit des clés de compréhension des diverses trajectoires mémorielles identitaires d’aujourd’hui.

Des identités mondialisées

Bien loin donc de réduire l’explication des conflits à une « guerre des religions » ou à un « conflit des cultures », sans bien sûr être dupe quant aux dangers que le terrorisme fait actuellement peser sur le monde, Esther Benbassa explique : « Après le 11 septembre, l’Occident pour se protéger d’un islam ramené au terrorisme a développé une sorte de nouveau nationalisme occidental face au danger que représentait à ses yeux l’islam et ceci dans une sorte de confusion entre musulmans, intégristes, extrémistes. Il faut bien en convenir : notre idéal jacobin qui souhaitait la conversion de chacun à un modèle unique a échoué. Aujourd’hui, à l’heure de la mondialisation, les identités, elles aussi, se sont mondialisées ; elles sont devenues hybrides. Il n’est pas contradictoire qu’un musulman ou un juif restent attachés à la culture de leurs ancêtres tout en étant de loyaux citoyens français et ceci naturellement. Nous sommes bien loin du communautarisme dont on nous parle tant, même si on assiste à des replis communautaires. »

Gérer la diversité

Faut-il en déduire que notre idéal républicain d’universalisme, de mixité et d’intégration a échoué ? « Ceux qui nous gouvernent n’assument pas la gestion de cette diversité, comme si elle représentait un danger pour la France, assure Esther Benbassa. Bien loin d’aider à l’intégration des groupes immigrés ou issus de l’immigration, qui en réalité sont intégrés et parfois français depuis deux générations, la nation française se prive d’une richesse réelle en ne prenant pas en compte ses atouts. De surcroît, il ne faut pas oublier que la religion fait partie, aujourd’hui, de la revendication identitaire de nombre de juifs et de musulmans, et de jeunes chrétiens. Plutôt que d’attiser nos peurs en se focalisant sur les conflits, nos élites devraient agir en faveur d’une mixité positive et ne pas l’aborder de manière frontale en ayant en tête le prétendu « choc des civilisations », mais en créant des passerelles entre les cultures, par-delà les questions identitaires et les particularismes communautaires. Le monde de l’entreprise fait des efforts considérables pour faire entrer la pluralité déjà existante dans la société française sur le lieu de travail avec plus de célérité que le reste des élites dirigeantes. » C’est à un retour sur nos constructions identitaires autour de la souffrance, née de l’esclavage, des génocides, de la colonisation, qu’invite le dernier opus de cette intellectuelle.

Propos recueillis par RAYMONDE HERVE.

 

Mardi 1er mai 2007:

12h: Esther Benbassa est l'invitée de Jacques Fischer sur la radio Fréquence protestante.

 

Vendredi 4 mai 2007:

10h-11h: Participation à l'émission de radio Les vendredis de la philosophie, sur France Culture.

 

Samedi 5 mai 2007: Le Figaro Magazine

Les traditions religieuses ou spirituelles s'efforcent toutes de réfléchir à ce que saint Paul appelle le mystère d'iniquité : l'énigme du mal. Esther Benbassa, directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études et spécialiste du judaïsme, étudie à son tour la façon dont le peuple juif depuis la Torah et le Talmud jusqu'à Auschwitz, la création de l'Etat d'Israël et la seconde Intifada, a vécu et pensé la souffrance. Etape importante : la naissance d'une « relation identitaire » avec la douleur, au XIXe siède, seul moyen, dans le cadre de sociétés sécularisées et après l'émancipation, d'assurer la cohérence communautaire. L'« histoire soufrante » prolongée en « histoire lacrymale » a « créé les conditions de l'ancrage durable d'une mémoire victimaire juive » que la Shoah ne pouvait qu'accroître. Un livre documenté et iconoclaste : « Souffrance et victimité, écrit l'auteur, ont pris pour bien des juifs laïcisés la valeur d'un quasi-dogme. » Et si la sécularisation, toujours avide de « religion civile », avait été un crime contre l'Esprit ?

REMI SOULIE

 

Dimanche 6 mai 2007:

12h: Esther Benbassa est l'invitée de Pascal Boniface sur Radio Orient.

 

Jeudi 10 mai 2007: Ouest-France

" Les enjeux de mémoire en France aujourd'hui ".

Trois questions à... Esther Benbassa, directrice d'études à l'École pratique des hautes études. Elle est l'invitée du Kiosque citoyen, ce jeudi.

Vous venez de recevoir le Prix Françoise Seligmann contre le racisme, l'injustice et l'intolérance. Que signifie, pour vous, ce prix ?

Ce prix, que je partage avec Jean- Christophe Attias, récompense notre travail de rapprochement entre juifs et musulmans accompli en 2004 en pleine Intifada et poursuivi en 2006 par une semaine de manifestations culturelles et artistiques au service de la diversité. Il nous conforte dans l'action citoyenne entreprise et nous incite à oeuvrer, malgré les embûches, pour le vivre-ensemble.

Le thème de votre conférence porte sur "Les enjeux de mémoire en France aujourd'hui ". Pouvez-vous en dire plus ?

Ces enjeux de mémoire émergent aussi des faillites de la République. Face à l'élargissement de l'Europe, à la mondialisation et aux craintes de dissolution de l'identité nationale qu'ils suscitent, face au chômage endémique, dont les " étrangers " sont tenus responsables, se développe un nationalisme de plus en plus visible auquel les minorités réagissent par des revendications mémorielles, qui à leur tour stimulent la rhétorique nationaliste. Comment reconnaître les mémoires blessées et le besoin d'identité sans favoriser le repli communautaire ? Et si cela était possible dans une France résolument pluraliste ?

La souffrance peut-elle, seule, suffire à fonder l'identité d'une communauté, d'un peuple ? Cette question rejoint, je crois, le titre de votre récent livre.

Dans mon livre, je remonte aux origines du judaïsme, premier monothéisme, pour comprendre comment la souffrance a contribué à cimenter une identité collective dans la longue durée. Ceci parce que le modèle juif de mémoire de souffrance est emprunté par différents autres groupes qui revendiquent aujourd'hui la leur à juste titre. Se demander si on peut fonder son présent et son avenir sur les souffrances du passé n'enlève rien à leur réalité, mais engage plutôt à les canaliser d'une manière positive.

Recueilli par ÉDOUARD MARET

Sur le même thème, Esther Benbassa a publié, toujours dans Ouest-France, le 8 mai 2007, un point de vue intitulé "Non à la guerre des mémoires". Pour le lire, cliquer ici.

 

Jeudi 10 mai 2007:

18h30: Conférence-débat d'Esther Benbassa sur "Les enjeux de mémoire en France aujourd'hui", organisée par Le Kiosque Citoyen, à l'Espace Ouest-France, 38 rue du Pré-Botté, Rennes.

 

Vendredi 11 mai 2007: Parutions.com

Une mise au point salutaire

Est-il sain pour soi, pour sa relation à autrui, de vivre dans une identité de victime ? Si le bonheur est le but, s’il se construit dans le présent et se porte vers des projets d’avenir, le désir de vivre implique-t-il nécessairement la trahison des malchanceux, l’oubli des souffrances du passé ? Une part d’oubli n’est-elle pas essentielle à la possibilité d’une attention au présent, aux vivants, aux enjeux actuels où se joue aussi notre responsabilité morale ? La victime ne doit-elle pas elle-même apprendre à surmonter l’échec, la douleur, la perte, pour échapper au poison du ressentiment ou à la rumination stérilisante d’un deuil éternel ? Ces questions sont aussi anciennes que la sagesse des nations : «laissez les morts enterrer les morts», disait un certain Jésus. Les rites du deuil, de la fête des morts, les sacrements de la pénitence, de la confession, furent inventés pour permettre au sujet durement éprouvé de s’autoriser à entrer dans une nouvelle époque de sa vie sans culpabilisation. Et la force de l’ordre divin servait à bousculer celle du droit à la tristesse.

Si notre époque se complaît de façon croissante dans la remémoration collective et communautariste de ses malheurs, au prix de fusion mystique de l’individu et des contemporains dans une identité trans-historique avec les ancêtres, les Juifs sont peut-être particulièrement exemplaires de ce phénomène morbide et leur exemple de «peuple christique», victime par excellence et à ce titre digne comme tel de protection et d’honneurs éternels a sûrement inspiré à d’autres groupes communautaires le mimétisme d’une stratégie analogue de l’identité victimaire. Tel est le constat, en effet évident, d’E. Benbassa, directrice d’études à l’EHESS et disciple de feu P. Vidal-Naquet (auteur d’un célèbre Les Assassins de la mémoire, contre les «révisionnistes» et «négationnistes» de la solution finale).

Laissant de côté (de façon laïque, mais surtout par délimitation historique de son sujet) le problème théologique fondamental (la contradiction ?) de la religion par rapport au désordre du Bas monde, le livre d’E. Benbassa traite d’un point de vue historique du statut de la souffrance et de ses liens avec la mémoire dans le judaïsme. Elle signale que si la mémoire donne lieu à des commandements divins et s’il est question depuis la Bible des malheurs des Juifs, la souffrance n’est pas ce qu’Israël doit prioritairement ni surtout garder à l’esprit de façon obsessionnelle. Ce qui compte, c’est le cycle : péché du peuple à la nuque raide, châtiment divin par les catastrophes – et pour bien des religieux, la Shoah fut la punition du péché par excellence : l’évolution athée du judaïsme moderne (marxisme, sionisme, assimilation, etc.) – et renaissance. Autrement dit, la leçon est que le Dieu de colère reste disponible pour ses fidèles et ses sujets repentis ! La souffrance doit mettre en garde les âmes faibles contre les conséquences de leurs actes, sans occulter la validité de la promesse biblique. (Ce pourquoi Massignon faisait du peuple juif le symbole de la vertu théologale d’espérance).

Or on a poussé la conscience juive et la nation israélienne à se focaliser sur le moment de la souffrance, comme l’attestent par exemple l’excellent film de Sivan Eyal (Izkor, les esclaves de la mémoire) ou le livre non-moins excellent d’Idith Zertal (La Nation et la mort : la Shoah dans le discours et la politique d’Israël). Qui ? Quand ? Comment ? Pourquoi ? Ceux qui étudient le sujet savent et E. Benbassa le confirme : 1967 (la Guerre des 6 jours) a joué un rôle majeur dans la mise en scène de la souffrance comme identité victimaire. Les idéologues sionistes et l’Etat israélien ont vu le parti tirer de ce levier émotionnel. La puissance de celui-ci est qu’il ne tolère pas la contestation : à qui en discute, on opposera l’indécence, l’immoralité voire plus récemment l’accusation d’antisémitisme (confondu avec celle de réserve sur le sionisme ou sur des aspects de la politique israélienne) voire de tendances au «révisionnisme» ou au «négationnisme». L’indignation remplace la discussion rationnelle. Que des naïfs s’y soient laissés prendre, n’enlève rien à la perversité du procédé ni au danger qu’il recèle pour la liberté démocratique ; cela ne doit pas non plus occulter la finalité politique de l’opération. Selon E. Benbassa, il s’agissait dans les années 70 de consolider ainsi les frontières du Grand Israël créé (les «territoires occupés»). D’où aussi l’importance que cette identité soit intégrée par l’occident, dont on attendait qu’il soit l’allié indéfectible à l’ONU (fût-ce par le veto des USA au conseil de sécurité) ou par son aide matérielle, plus ou moins secrète. Or l’identité permettait de souder un lobby électoral faisant pression constamment de l’intérieur sur ces Etats. Là où la fin justifie les moyens, on est loin de la vraie morale, mais il faut reconnaître que cela a été redoutablement efficace pour le moment.

En exigeant depuis 1945 le devoir de mémoire au lieu du devoir d’histoire, les milieux qui favorisent l’identité souffrante poussent à confondre le souvenir pieux, légitime, envers les victimes de la solution finale avec le tout de l’histoire juive. Or l’historien ne peut se satisfaire de ce diktat de l’émotion et doit maintenir les droits de sa discipline. Car, quand bien même elle serait sincère, cette vision de l’histoire relève de l’anachronisme et doit être dénoncée. Paradoxe n°1 : le sionisme (athée) a récupéré pour l’Etat (temporel) d’Israël la vieille idée religieuse de la catastrophe hitlérienne comme d’une punition divine, mais pour culpabiliser les Juifs d’Europe de n’avoir pas été sionistes avant 1945 ! Mythe n°2 : la souffrance exceptionnelle des Juifs – interprétation idéologique (une préférence communautaire pour la souffrance des siens) qui se présente comme une vérité historique : supériorité qualitative ? Quantitative ? L’historien doit élever ses objections. Les Juifs n’ont pas été aussi soumis dans l’histoire avant 1945 que la renaissance sioniste en a convaincu beaucoup … E. Benbassa fait le catalogue des clichés véhiculés dans la littérature philosophique et historique «sérieuse».

Or si les Juifs ont été victimes de discriminations religieuses en chrétienté et de racisme plus tard, aussi de pogroms, leurs malheurs ne sont pas plus remarquables en soi que ceux de toutes les minorités religieuses opprimées (hérétiques), sans parler des diverses catégories sociales exploitées de l’histoire (serfs au Moyen âge, révoltés massacrés de la Guerre des paysans, etc.). Si leurs biens ont été convoités, ce n’est pas en raison de leur foi, car les Templiers ont été brûlés pour leurs richesses et étaient chrétiens. Il a souvent été moins dangereux d’être juifs qu’il n’y paraît : justement parce que la diaspora jouissait d’une réputation méritée d’utilité économique pour les élites, elle a été souvent protégée. On peut certes fustiger l’hypocrisie chrétienne à ce sujet au lieu d’y voir le prix de la tolérance intéressée… On peut même penser que globalement les Juifs ont été plus riches et ont mieux vécu que la plupart des Européens d’autrefois, avec certes des vexations et des risques spécifiques. De même, E. Benbassa souligne avec raison que l’hostilité envers les Juifs tenait souvent à un mélange de jalousie (envers un groupe plus riche que la moyenne des chrétiens par une sorte de privilège) et de haine due à la fonction «impure» que les élites chrétiennes leur assignaient : l’image d’usuriers et auxiliaires des autorités chrétiennes est analogue à celle de ces «mauvais conseillers» que détestait le peuple surtaxé («Vive le roi sans la gabelle !») et de ces percepteurs d’impôts que tuaient les taillables et corvéables. E. Benbassa retrouve peu ou prou et prolonge ici les explications sociologiques à la judéophobie puis à l’antisémitisme selon Marx et le premier Bernard Lazare.

L’enjeu éthique de ce livre est de mettre en garde les Juifs contre la bonne conscience que confère en général, et effectivement ici, l’idée d’être la Victime du monde. Il en résulte un sentiment d’impunité, de droit prioritaire, et in fine de droit à la violence vengeresse, y compris à l’égard d’innocents (englobés dans «les autres») qu’on transforme ainsi en victimes : une trahison de la justice dont on se réclame. «Ils sont méchants, donc je suis bon». Attitude qui risque de produire l’effet contraire à celui cherché : ni sécurité, ni respect pour soi, ni justice pour les victimes d’aujourd’hui. L’engrenage de l’antisémitisme est ré-enclenché et il est alors vain d’élever des protestations, car elles apparaîtront comme la preuve même d’une préférence de soi aux antipodes de l’universel éthique.

Si Esther Benbassa apporte sa caution académique et une contribution supplémentaire utile à la prise de conscience de «la pitié dangereuse» qui envahit la société occidentale, elle suit les traces de devanciers qui méritent d’être cités parce qu’ils ouvrirent la voie, en hérétiques, à leurs risques et périls, et que leurs ouvrages sont parfois plus radicaux dans leurs analyses. La crainte de choquer explique sans doute la lenteur de l’accouchement du livre : 5 ans ! La volonté de précision et d’inattaquabilité scientifique sont louables : ils témoignent aussi du caractère risqué de cet exercice d’indépendance (voir les ennuis d’Edgar Morin). Il semble cependant que l’écoeurement, longtemps gardé pour soi ou échangé en privé, commence à s’assumer. La parution du livre d’E. Benbassa est peut-être le signe qu’il est entre-temps devenu plus facile de critiquer l’obsession de la Shoah, son instrumentation idéologique, et que nos historiens semblent mûrs pour contester les lois de censure et l’inflation bien-pensante des dispositifs mémoriels. E. Benbassa cite avec raison le livre précurseur de Norman Finkelstein, L’Industrie de l’holocauste, édité courageusement par Rony Brauman (dont il convient de saluer le travail éditorial de salubrité publique sur le site «Momento») et Zygmunt Baumann, Holocauste et modernité.

NICOLAS PLAGNE

Pour relire cette recension sur le site de Parutions.com et en savoir plus sur son auteur, cliquer ici.

 

Mardi 15 mai 2007:

20h: Rencontre avec la presse et conférence-débat d'Esther Benbassa à la Librairie internationale Kléber, 1 rue des Francs-Bourgeois, 67000 Strasbourg.

 

Dimanche 20 mai 2007:

8h40 et 21h20: Esther Benbassa est l'invitée de Geneviève Delrue sur Radio France Internationale.

 

Juin 2007: Diasporiques (organe du Cercle Gaston Crémieux)

Dans son dernier livre Esther Benbassa reprend, en les développant, les différents thèmes qu'elle avait abordés lors du dîner débat organisé autour d'elle le 14 juin 2006 (1). En se référant aux sources bibliques et à leurs différentes exégèses, elle montre comment l'homme, depuis Job, nous est présenté comme une créature imprégnée de souffrance, qui puise dans celle-ci tantôt un renforcement de sa foi, tantôt la preuve d'un châtiment pour ses péchés. On retrouve ces interprétations dans les trois religions monothéistes.

Esther Benbassa souligne pertinemment comment, face à des persécutions qui n'ont jamais cessé, les réponses des Juifs ont correspondu à deux attitudes de référence : la mort, choisie de préférence à l'abjuration de la foi (les exemples en sont nombreux dans le monde ashkénaze de l'Europe chrétienne au Moyen Âge) ou la préservation de la vie en tant que valeur suprême du judaïsme (Maimonide et les marranes l'illustrent parfaitement dans le monde sépharade de l'Espagne musulmane puis chrétienne). Benbassa montre cependant que c'est dans l'ensemble du monde juif que s'est instituée une ritualisation de la commémoration des souffrances, que l'on a « fabriqué de l'histoire souffrante ».

« S'acquittant de taxes élevées auprès des rois pour leur protection, exerçant des métiers comme ceux de collecteurs d'impôts ou de conseillers administratifs, (les Juifs) étaient nécessairement associés au pouvoir en place. Lors des soulèvements populaires, ils devenaient la cible naturelle des révoltes. Ils servaient de dérivatif et de réceptacle aux haines et aux frustrations accumulées, d'une sorte de soupape de sécurité dans les sociétés de l'époque ». Cependant, en historienne, Esther Benbassa nous rappelle aussi que l'acharnement contre les Juifs n'était pas spécifique : dans la France de Philippe le Bel, Lombards et Templiers subirent des sorts similaires.

Dans la martyrologie juive ashkénaze, les massacres, si tristement célèbres, de Chmelniki en 1648-1649 s'inscrivent eux aussi dans un contexte comparable : la révolte des Ukrainiens contre les propriétaires terriens polonais qui, fréquemment, confiaient à des Juifs l'administration de leurs biens, s'en prend à l'ensemble des populations juives, une fois de plus boucs émissaires. Ces abominations marqueront profondément la conscience collective juive et feront dire au Gaon de Vilna, au xviiie siècle, que la Torah s'acquiert dans la douleur : « Il faut souffrir pour être juif ».

Si la Haskalah, en Allemagne, prône d'une certaine manière une double appartenance culturelle, l'émergence en Europe centrale d'un mysticisme hassidique est vécue comme un antidote à la souffrance omniprésente et décrite par Esther Benbassa au travers de l'étude minutieuse de nombreux auteurs des xixe et xxe siècles.

Auschwitz : Esther Benbassa analyse longuement la montée, au cours de la seconde moitié du xxe siècle, « d'une religion civile de l'Holocauste », se demandant « dans quelle mesure cette religion civile peut à long terme servir d'assise à une identité juive viable dès lors qu'elle est principalement édifiée sur la douleur et sur la victimité et qu'elle fait de ses adeptes des Juifs perpétuellement vigilants et en état d'insécurité ». Elle souligne à ce propos le tournant que fut le procès Eichman : l'État d'Israël ainsi que la fidélité de la Diaspora à son égard furent dès lors considérés comme sacralisés.

Cependant Benbassa montre que cette victimisation n'est pas spécifique aux Juifs. « La victimisation, dans sa déclinaison politique et collective, est la contrepartie de la défaite de l'universel. Ce culte n'est pas seulement l'apanage d'Israël et des Juifs. Il est aujourd'hui régulièrement célébré par les médias arabes, dont la chaîne télévisée Al-Jazeera, et cela n'a été possible que parce que l'idéologie actuelle du monde arabe charrie un refus de l'universel et se réfugie dans une culture de la mort dont le djihadisme incarne le paroxysme ». Par une sorte de jeu de miroir, l'exil des Palestiniens après la guerre d'indépendance de 1948 est vécu comme « une catastrophe » (Nakba) et Esther Benbassa nous rappelle que, durant des siècles, l'exil forcé des Juifs d'Espagne fut ressenti de manière identique.

En lieu et place d'une cristallisation identitaire autour du génocide, Benbassa affirme en fin de compte « qu'il est temps de cesser de penser que l'Holocauste est le seul événement fondateur de l'histoire des Juifs et qu'être juif se résume à se considérer comme victime des non- Juifs. Aucune identité individuelle ou de groupe ne peut tenir longtemps sur un pareil socle ». Et de s’interroger sur la survie du judaïsme : « Va-t-elle sans cesse dépendre de l’antisémitisme, seul susceptible d’alimenter cette victimité ? N’y a-t-il donc pas de place pour un autre judaïsme ? Tant que se dressera seul, en face du judaïsme de foi et d’observance, un judaïsme fondé sur la victimité et la souffrance, on ne peut que redouter l’essoufflement à court terme du second, faute de perspective d’avenir ». N’est-il donc pas possible « d’être juif positivement » dans l’épanouissement de « l’interaction avec l’autre » ?

C’est donc à une réflexion argumentée et approfondie que nous invite Esther Benbassa, bien loin des images réductrices et caricaturales que d’aucuns cherchent à nous imposer d’elle.

GEORGES WAJS

1. Diasporiques, n°39, septembre 2006, p. 18-24.

 

Juin 2007: Après-Demain (organe de la Fondation Seligmann)

"Que faisait Dieu à Auschwitz ?"

Directrice d'études à l'école pratique des hautes études, auteur d'une dizaine d'ouvrages sur l'histoire du judaïsme, directrice de plusieurs ouvrages collectifs, Esther Benbassa - lauréate du prix Seligmann 2006 contre le racisme, l'injustice et l'intolérance - est une présence qui compte dans le débat public.

Le livre qui nous intéresse ici n'est pas seulement un livre sur l'Holocauste ni seulement un livre sur le judaïsme, mais plutôt une longue méditation historique sur l'universalité de la souffrance.

Dans le judaïsme, comme d'ailleurs dans d'autres traditions religieuses, la souffrance n'est pas seulement un mal subi. Elle peut aussi être volontaire, comme dans le cas du martyre. La figure idéalisée du martyre possédait des vertus offrant aux Juifs une raison de vivre comme Juif malgré la pression, y compris jusqu'au moment où mourir comme juif restait l'unique option. Le martyre était aussi une destinée de dernier ressort.

Le rapport à Dieu revient sans cesse dans ce livre mais les interrogations fondamentales n'ont pas manqué de hanter les survivants de l'extermination, sur le sol européen, de six millions de juifs par les nazis et leurs collaborateurs. L'existence des camps la mort, puis la période de reconstruction d'une vie juive, brisée par la persécution d'êtres chers, génèrent une incommensurable souffrance. Et la question est là: que faisait Dieu à Auschwitz, symbole du mal absolu? Les réponses et les réactions sont différentes. Certains survivants, à l'origine non croyants, embrassent la foi, d'autres, au contraire, quittent le judaïsme, et un petit nombre de survivants va jusqu'à affirmer que la fondation d'Israël valait le prix de la Shoah.

Il est vrai que le génocide n'a pas le même sens pour ceux qui l'ont vécu que pour les autres, mais c'est à travers lui que la chaîne généalogique du judaïsme se reconstitue et c'est à la souffrance, cette souffrance innommable, inéliminable, qu'il est demandé de tenir tout cela ensemble.

Si l'on admet, dans la vision populaire, que le génocide et la fondation d'Israël sont liés, si l'on admet que la rédemption a déjà eu lieu au travers de la création de l'Etat juif, alors on n'a guère à espérer l'arrivée d'un messie salvateur, les Juifs attendant d'Israël leur salut.

L'écoute est proportionnelle à la montagne de souffrances invoquée mais aujourd'hui, quel peuple peut se prévaloir d'un tissu historique sans souffrances ? Les peuples heureux n'ont pas d'histoire, disait l'adage, mais aujourd'hui pour être un peuple, pour être une communauté, pour être, tout simplement, il d'abord avoir souffert. La souffrance reine demeure la tentation majeure du siècle du bonheur. Elle a de beaux jours devant elle, pour le meilleur et pour le pire, au risque d'une banalisation, exactement proportionnel à son idéologie.

DENISE JUMONTIER

 

Juin 2007: Esprit

Il y a déjà près de trente ans, en 1980, Alain Finkielkraut s'était interrogé sur ce qu'il avait appelé « le Juif imaginaire », en se demandant sur quoi fonder une identité juive dès lors que l'appartenance religieuse n'était plus un élément déterminant. II avait bien perçu le rôle qui revenait alors à la mémoire du génocide, tout en montrant le caractère problématique de cette identification. D'autant que la mise en place de cette mémoire n'était pas allée de soi : à la fin de la Seconde Guerre mondiale, tout le monde préférait regarder ailleurs. Les rescapés n'étaient pas des héros, les Alliés n'étaient pas fiers de n'avoir pas stoppé la Solution finale, l'Etat d'Israël en train de se construire attirait à lui les énergies et les volontés... Il fallut attendre de nombreuses années pour que les témoignages des survivants trouvent l'écho que l'on connaît aujourd'hui, pour qu'Auschwitz - en réalité le camp n° 2, celui de Birkenau - devienne emblématique du drame et de l'horreur, pour qu'en France en particulier le mot Shoah s'impose et supplante, avec le film de Claude Lanzmann, celui d'Holocauste, venu du monde anglo-saxon.

Cette mémoire de la souffrance est devenue davantage qu'une mémoire, assure, après d'autres, l'historienne Esther Benbassa, directrice d'études à l'École pratique des hautes études : elle est devenue une religion civile. C'est à partir de ce constat qu'elle interroge le fonctionnement de cette religion et ses conséquences. Mais la force et la pertinence de son analyse reposent sur le fait qu'Esther Benbassa ne limite pas son enquête à l'époque contemporaine, elle remonte loin dans le passé, vers les sources juives, dans la longue durée, pour comprendre quel rôle a joué la souffrance dans la constitution et le fonctionnement de l'identité juive. Elle apporte à ce sujet des développements particulièrement intéressants, qui aideront à « recadrer » un certain nombre de visions par trop simplistes.

Ce qui différencie le passé ancien de ce qui prévaut notamment depuis la seconde moitié du XXe siècle, c'est un rapport tout autre à la souffrance, parce qu'il était médiatisé et contenu par l'expérience religieuse, qui conduit à la dépasser, à la sublimer dans une espérance. Pourtant, Esther Benbassa note déjà une tendance à la « victimité » qui passe largement sous silence le fait que les juifs n'ont pas été seulement des victimes au cours de leur histoire, et que d'autres populations ont également connu de terribles épreuves. Ce faisant, l'historienne donne une première idée de la perspective qu'elle veut ouvrir : pour elle, une identité juive essentiellement fondée sur une conscience souffrante, sur la mémoire des drames, est vouée à l'impasse, et il importe de passer de la mémoire à l'histoire, c'est-à-dire d'envisager la vie juive dans son passé comme dans son présent sous ses multiples facettes pour en faire apparaître la singularité qui ne saurait se réduire à la « victimité ». Une histoire « positive » - non pas « positiviste » - ne serait-elle pas possible?

Il faut un courage certain à Esther Benbassa pour poser ces questions en appuyant là où cela fait mai, en dénonçant comme seul un juif peut le faire les ambiguïtés et les dévoiements de la mémoire de l'Holocauste (l'historienne récuse, de manière très argumentée, l'usage du mot « Shoah »), et contestant « le lien indissoluble qui s'est finalement tissé entre le génocide et l'État d'Israël », où ce dernier se trouve finalement posé en figure de la Rédemplion... L'analyse est serrée, sévère aussi. En grande connaisseuse de la tradition séfarade (dont elle développe la connaissance historique en dirigeant le centre Alberto Benveniste de l'Ecole pratique des hautes études, à la Sorbonne), Esther Benbassa montre les variations qui sont observables au sein de la communauté juive en soulignant les différences avec la version ashkenaze de la mémoire...

La réflexion portée par ce livre rejoint bien évidemment les interrogations sur les ambiguïtés et les excès du « devoir de mémoire » tel qu'il se déploie actuellement. En fait, et c'est sans doute la pointe du propos, Esther Benbassa estime que la façon dont la communauté juive, en particulier française, mais pas seulement, lie si étroitement identité et victimité a servi de modèle aux revendications mémorielles qui se sont fait jour ces dernières années.

L'efficacité du « modèle juif » a fait école, comme moyen d'« exister », c'est-à-dire, au sens premier du terme de « sortir » sur la place publique, au point de déboucher sur une concurrence des mémoires. Mais quel dialogue peut-on espérer dans de pareils termes qui ramènent en permanence chacun vers son propre drame, et n'envisagent l'interlocuteur que sur le mode accusatoire ? Il y a là une forme de tyrannie de la pensée qui somme l'autre en permanence de rendre des comptes, et constitue une « fermeture sur le passé ».

Voilà d'où Esther Benbassa voudrait que nous sortions ensembe, juifs et non-juifs.

Reste cependant une question lancinanle qui traverse tout son livre, une question qu'Esther Benbassa se pose à elle-même, juive agnostique, comme à tous ceux qui comme elle ne partagent pas la foi des rabbins : y a-t-il une identité juive concevable, hors de la souffrance, qui ne soit fondée ni sur nouvel avatar du nationalisme, ni sur la religion ? En d'autres termes, si comme certains l'affirment, Dieu est mort à Auschwitz, est-il possible d'être juif sans Dieu, ou du moins sans le secours de l'expérience religieuse ? Et puisque Esther Benbassa termine son livre en mettant en question toutes les identités qui prétendent se construire sur la souffrance, l'interrogation s'étend : comment est-il possible pour tout homme de se reconnaître une identité ouverte sur la vie plutôt que structurée par le travail lancinant de la douleur et de la mort ?

JEAN-FRANCOIS BOUTHORS

 

Juin 2007: Vient de paraître. Le bulletin des nouveautés (publié par le Ministère des Affaires étrangères)

« La sempiternelle souffrance a autant de droits à l'expression que le torturé celui de hurler », écrivait en 1966 le philosophe T. W. Adorno dans Dialectique négative. Esther Benbassa s'insurge pourtant contre la concurrence et la surenchère de la « victimisation » sur laquelle, en prenant pour modèle le paradigme de la Shoah, d'aucuns prétendent désormais fonder leur identité.

Lauréate avec J.-C. Attias du prix Françoise Seligmann 2006 contre le racisme, l'injustice et l'intolérance, directrice d'études à l'École pratique des hautes études, impliquée dans la vie de la cité, l'historienne s'inquiète du danger de repliement sur le passé, au détriment du présent et de l'avenir. Rejetant les excès et la tyrannie du « devoir de mémoire », elle va jusqu'à invoquer « le droit à l'oubli », lequel n'est toutefois pas synonyme d'amnésie, mais bien plutôt d'ouverture à l'histoire, c'est-à-dire à une mémoire collective. « La force de vivre, celle qui permet de continuer de vivre, est assimilée à l'oubli. C'est seulement à travers l'oubli que quelque chose survit, non sans être transformé », écrivait d'ailleurs le même T. W. Adorno dans Noten zut Literatur ll.

Au regard de l'impératif qui revient si souvent dans la Bible, « Zakhor, souviens-toi! » - les deux premiers chapitres du livre d'Esther Benbassa font d'ailleurs retour aux sources bibliques -, cette thèse n'est provocante qu'en apparence, aucune injonction biblique ne nous prescrivant de ne retenir que la face sombre de notre histoire, laquelle ne se réduit pas à une « histoire lacrymale ». Eriger « la Shoah en religion » - comme tel est le fait des juifs « déjudaises » -, ainsi qu'en témoigne la « marchandisation », voire la « pornographie », des célébrations commémoratives, attesterait d'une passion morbide du culte de ta mort et reviendrait à privilégier l'émotion et la « politique de la compassion » sur la réflexion. Par son refus de reconnaître la spécificité de chaque génocide, le dogme de l'unicité de la Shoah, quant à lui, condamnerait une fois de plus les juifs au détachement du monde, à cet acosmisme que dénonçait déjà Hannah Arendt

SYLVIE COURTINE-DENAMY

 

Vendredi 8 juin 2007:

19h30 et 22h30: Esther Benbassa invitée de l'émission TV Talents. Les rendez-vous de la diversité sur Demain.

 

Vendredi 15 juin 2007:

Interview vidéo d'Esther Benbassa sur Oumma.com.

 

Juillet 2007: Le Monde diplomatique

Ce nouveau livre d’Esther Benbassa retrace la généalogie d’une conception « lacrymale » de l’histoire juive qui, du Moyen Age à aujourd’hui, a profondément façonné l’autoperception des Juifs comme communauté de souffrance. Le paradigme de cette vision a été fixé au XIXe siècle par l’historien Heinrich Graetz puis, au début du XXe, par le philosophe Hermann Cohen, qui avait qualifié ses coreligionnaires de « peuple de la souffrance ».

Aujourd’hui, cette tendance consiste à présenter l’histoire juive comme une « vallée de larmes culminant dans l’Holocauste ». Benbassa montre les emprunts de cette conception à l’imaginaire christique et souligne les affinités qui existent entre l’ancienne vision hébraïque du martyre (le mythe de Massada) et sa pratique musulmane actuelle, les deux découlant d’un sentiment de désespoir plutôt que d’une théologie fondamentaliste. En conclusion de cet ouvrage remarquable pour son érudition et son anticonformisme salutaire, Benbassa met en garde contre les usages politiques d’un récit qui enferme les Juifs dans une « tour d’ivoire morale », en évacuant a priori toute interrogation critique sur le sort réservé par Israël aux Palestiniens.

Enzo TRAVERSO

 

Octobre 2007: Etudes

Que notre époque, en cet après xxe siècle, ait connu un déferlement de souffrances individuelles, communautaires et nationales qui ne tiennent pas seulement à la puissance universalisante de l'information, c'est évident. Au cœur - sinon à l'origine - de cette conscience, on peut reconnaître des « fondations bibliques » tragiquement prolongées dans leur principal héritier, le judaïsme. Mais, avec la Shoah, se sont cristallisés sentiments, réflexions et réflexes qui ne peuvent échapper à un sérieux réexamen - par delà la confrontation aux faits, dans leurs prolongations d'effets dans les mémoires et les relectures faites souvenances identitaires. Le titre de l'ouvrage d'Esther Benbassa évoque son projet : prendre acte d'un fait aussi respectable que questionnant qui, en intégrant la souffrance à son après, en fait une sorte de présent perpétuel plus ou moins légitime. « L'histoire des Juifs est-elle seulement une histoire de malheur? », s'interroge-t-elle dans un de ses plus importants chapitres, quitte à déboucher soit sur la désespérance, soit sur une « rédemption », en l'occurrence la création de l'Etat d'Israël. Il n'y a certes pas à s'étonner que les Juifs et cet Etat soient, ici comme ailleurs, au centre du débat. Mais, aux yeux de l'historienne qui, sous l'égide du regretté Pierre Vïdal-Naquet, se veut « responsable », on ne saurait s'en tenir là. Car, autant que de santé mentale vitale, il s'agit de vérité, d'histoire, mais aussi de tout ce qui doit permettre un vivre-ensemble impliquant la lucidité sur ses propres affects. C'est aussi la vérité de ce bel ouvrage.

Pierre GIBERT

 

7 décembre 2007: Conférence-débat avec Esther Benbassa "Pour un judaïsme de l'avenir" à propos de son livre La Souffrance comme identité, paru en 2007 chez Fayard. Organisé par l'Union des Progressistes Juifs de Belgique (Bruxelles).